La belle vie : la critique du film (1964)

Drame | 1h45min
Note de la rédaction :
7,5/10
7,5
La belle vie, l'affiche

  • Réalisateur : Robert Enrico
  • Acteurs : Frédéric de Pasquale, Josée Steiner, Françoise Giret
  • Date de sortie: 22 Jan 1964
  • Nationalité : Français
  • Scénaristes : Robert Enrico, Maurice Pons
  • Directeur de la photographie : Jean Boffety
  • Compositeur : Henri Lanoë
  • Distributeur : Sodireg
  • Editeur vidéo : Les Films de ma vie (VHS) / Art Malta (DVD) / Héliotrope Films (coffret DVD)
  • Sortie vidéo (coffret) : 23 octobre 2018
  • Format : 1.33 : 1 / Noir et Blanc / Son : Mono
  • Festival : Festival du film de Venise 1963 : Sélection meilleur premier film
  • Récompenses : Prix Jean Vigo 1964
Note des spectateurs :
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La belle vie demeure sans aucun doute aujourd’hui l’un des documents les plus précieux sur la vie quotidienne des jeunes Français au début des années 60. Fin, nuancé et d’une belle pertinence.

Synopsis : Un appelé du contingent revient d’Algérie après 27 mois de service. À Paris, il retrouve son amie Sylvie lors d’un bal populaire. Il l’épouse, part en voyage de noces avec elle, et, une fois de retour, trouve un travail de photographe. Le temps passant, il trompe son épouse avec des inconnues de passage, et la vie suit son cours…

Un premier long-métrage qui ose aborder le difficile retour des soldats de la guerre d’Algérie

Critique : Lorsque Robert Enrico entame le tournage de La belle vie (1963), il a déjà tourné plusieurs courts-métrages qui ont reçu les louanges de la critique. La rivière du hibou a même obtenu la Palme d’or du court-métrage en 1962. Plus tard, en 1968, il les réunira pour former un film à sketchs intitulé Au cœur de la vie. Son premier vrai long-métrage est donc bien La belle vie, tourné en 1962, mais qui a connu bien des déboires, à cause notamment des nombreuses références qui y sont faites à la guerre d’Algérie, sujet tabou dans la France très contrôlée de De Gaulle.

Ainsi, le long-métrage devra d’abord être présenté avec succès au festival de Venise pour pouvoir espérer une sortie sur les écrans français. Celle-ci n’est intervenue qu’au mois de janvier 1964 dans quelques salles courageuses. Cette sortie expédiée sanctionne donc un cinéaste qui a eu le malheur de peindre une France réaliste, dans un style documentaire qui en fait tout le prix.

Un néoréalisme à la française

Loin des bonbons sucrés du cinéma yéyé, mais également très éloigné des expérimentations formelles de la Nouvelle Vague dont il ne partage pas le style, La belle vie s’apparente davantage à une tentative de néoréalisme à la française. On serait ainsi tentés de rapprocher ce long-métrage des premiers essais de réalisateurs italiens comme les Taviani ou encore Ermanno Olmi. On y retrouve notamment ce goût pour les détails du quotidien, cette absence de dramatisation des enjeux, mais aussi cette attention aux personnages et à leur psychologie.

A cela, Robert Enrico ajoute un certain nombre de documents d’actualité qui rappellent à la fois les horreurs du nazisme, les monstruosités de plusieurs dictatures, ainsi que le choc représenté par la guerre en Algérie. Il ose notamment montrer la violence de la France vis-à-vis des populations locales, mais aussi envers ses propres enfants en les envoyant faire la guerre. Les nombreux plans qui montrent un Paris quadrillé par les forces de l’ordre viennent également remettre les pendules à l’heure vis-à-vis des excès d’autoritarisme du président de Gaulle, figure politique unanimement saluée de nos jours – par un jeu d’amnésie collective assez hallucinant – alors même que ses méthodes posaient question.

La banalité d’un quotidien matérialiste

Robert Enrico s’attache ici à suivre la difficile réinsertion d’un jeune militaire qui revient d’Algérie. Incapable de verbaliser le traumatisme subi sur place, le jeune garçon rendu à la vie civile ne se confie pas à sa femme qui ne le reconnaît plus. Tout juste se réveille-t-il en sueur la nuit, suite à des cauchemars récurrents. Il occulte donc ce passé récent et se plonge dans la vie quotidienne sans y trouver de réel intérêt. Le matérialisme de la société française des sixties s’exprime ici par la volonté de gagner plus d’argent, afin de satisfaire les besoins matériels de l’épouse aimée, mais trompée. Il faut trouver un appartement plus grand, des vêtements plus chics. On peut aisément imaginer la suite (de la maison en passant par l’enfant et le chien).

Pourtant, ce désir de normalité affiché par le personnage principal ne cesse d’être contredit par le visage insatisfait de Frédéric de Pasquale. L’emploi d’une musique mélancolique de Henri Lanoë vient renforcer un peu plus ce sentiment d’inachèvement et d’incomplétude. Même en essayant de s’extraire du monde, le personnage principal ne peut échapper à cette réalité qu’il fuit et qui se rappelle à lui lors d’une dernière séquence plutôt cruelle.

Un échec commercial  qui pousse Robert Enrico vers un cinéma plus consensuel

Portrait brillant d’une jeunesse qui ne se reconnaît ni dans l’idéal consumériste, ni dans la guerre menée par son propre pays, La belle vie en dit long sur les failles de la société française des années 60. Le long-métrage ne prévoit pas la fracture de mai 68, mais il présente le malaise qui ronge déjà une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans le modèle initié par la génération précédente. Ici, ce n’est pas la révolte qui triomphe, mais plutôt la résignation. Ce qui nous offre une œuvre fine, nuancée et d’une belle clairvoyance.

Malgré l’obtention du prix Jean Vigo, l’échec commercial du film a poussé Robert Enrico vers un cinéma plus consensuel par la suite. La belle vie n’en demeure pas moins aujourd’hui l’un des documents les plus précieux sur la vie quotidienne des jeunes Français sous la présidence de De Gaulle. Et ce n’est pas rien !

Critique de  Virgile Dumez 

Les sorties de la semaine du 22 janvier 1964

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Robert Enrico, les années 60, l'affiche

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