Retour en grâce pour les frères Dardenne, Jeunes mères constitue un magnifique drame social porté par des parcours de vies cabossées aussi touchantes et émouvantes que possible. Le prix cannois du meilleur scénario est largement mérité.
Synopsis : Jessica, Perla, Julie, Ariane et Naïma sont hébergées dans une maison maternelle qui les aide dans leur vie de jeune mère. Cinq adolescentes qui ont l’espoir de parvenir à une vie meilleure pour elles-mêmes et pour leur enfant.
Le meilleur film des Dardenne depuis longtemps
Critique : Après une décennie 2010 nettement moins convaincante à cause d’œuvres plus inégales comme Deux jours, une nuit (2014), La Fille inconnue (2016) et Le Jeune Ahmed (2019), les frères Jean-Pierre et Luc Dardenne ont repris du poil de la bête sur le plan artistique avec le joli Tori et Lokita (2022). Cela est désormais confirmé par Jeunes mères (2025) qui est assurément leur meilleur ouvrage depuis le très beau Le Gamin au vélo (2011).

Jeunes mères – Photo © Christine Plenus. Copyright : Les Films du Fleuve, Archipel 35, The Reunion, France 2 Cinéma, Be TV Orange Proximus, RTBF Télévision BelgeTous droits réservés.
Si leur but initial était de se concentrer sur le destin d’une jeune fille mère, les deux frères ont effectué des recherches au sein d’une « maison maternelle » qui aide justement les adolescentes à se débrouiller avec leur bébé. A l’issue de ces journées passées à écouter des témoignages tous plus bouleversants les uns que les autres, les frangins ont finalement enterré leur projet pour livrer une œuvre chorale qui porterait sur les destins croisés de cinq jeunes filles, et plus précisément quatre d’entre elles puisque l’une quitte le foyer dès le début du long métrage.
Quatre destins, quatre vies cabossées dès le plus jeune âge
Ainsi, les réalisateurs évoquent quatre situations radicalement différentes au sein de cette « maison maternelle » dans laquelle ils ont finalement posé leur caméra. Pour cela, ils ont procédé à un vaste casting afin de trouver des perles rares, des adolescentes qui n’ont jamais tourné, ou très peu. Ils nous invitent à suivre les parcours de quatre jeunes filles dont l’une a été abandonnée par sa mère (froide et distante India Hair), tandis qu’une autre sort tout juste de la drogue et envisage de construire un foyer avec le jeune apprenti boulanger qui l’aime vraiment.

Pour les deux autres, Perla est amoureuse d’un jeune voyou qui la néglige et l’abandonne en cours de film, tandis qu’Ariane cherche désespérément à fuir l’influence de sa mère et envisage sérieusement de placer son bébé dans une famille d’accueil plus riche.
Des tranches de vies passionnantes et émouvantes
Ces parcours de vie alternent les uns avec les autres de manière extrêmement fluide par la grâce d’un montage parfaitement maîtrisé de Marie-Hélène Dozo. A chaque fois, les frères ne cherchent aucunement à imposer un discours social ou politique, mais ils se focalisent sur leurs personnages, tous très beaux dans leurs failles de jeunes filles dépassées par ce qui leur arrive. Car les cinéastes ont bien conscience que la maternité demeure une sacrée responsabilité à un âge où l’on ne devrait se soucier que de sa propre scolarité et de s’amuser avec des copains.
Dans Jeunes mères, les frères Dardenne nous proposent divers portraits de jeunes filles déjà fortement cabossées par la vie, alors même qu’elles n’ont pas vingt ans. Les auteurs ne font jamais dans l’angélisme et certaines ont pu se précipiter elles-mêmes vers le gouffre, notamment à cause d’addictions à l’alcool et à la drogue. D’autres sont le pur produit de leur environnement social, avec des parents démissionnaires ou qui rejettent carrément leur enfant dès lors que la maternité s’annonce.
Un regard d’une grande justesse, à hauteur des personnages
Certes, Jeunes mères fait souffler un certain optimisme lorsque les gamines sont collectivement réunies dans la fameuse maison maternelle, mais ils insistent aussi sur l’extrême solitude de ces jeunes femmes souvent abandonnées à elles-mêmes, y compris par leur propre famille. Toutefois, contrairement à plusieurs de leurs œuvres précédentes qui se terminaient mal, les frères Dardenne ont préféré boucler chaque arc narratif sur un espoir. On leur sait gré de ce choix car le fardeau de chaque personnage était déjà suffisamment lourd à porter pour qu’ils en ajoutent encore à des fins de dramatisation excessive.

Contrairement à la majorité des drames sociaux français de ces dernières années qui relèvent du téléfilm à thèse, pétri de bons sentiments et de mélodrame, Jeunes mères demeure toujours à hauteur de personnage et ne cherche aucunement à en faire une généralité. C’est ce qui rend le film aussi universel et bouleversant.
Des comédiennes et comédiens tous d’une grande justesse
Le tout est soutenu par une interprétation particulièrement juste du jeune casting constitué de Babette Verbeek, Elsa Houben, Janaina Halloy et l’excellente Lucie Laruelle dans le rôle de Perla. Elles sont soutenues par plusieurs habitués des frangins comme Joely Mbundu, Claire Bodson, Fabrizio Rongione, Othmane Moumen, Victoria Bluck et Marc Zinga. En réalité, il faudrait citer chaque comédien, tant l’ensemble fait corps pour donner une œuvre forte, touchante et d’une grandeur d’âme revigorante.
Présenté en sélection officielle à Cannes en 2025, Jeunes mères a justement obtenu le Prix du meilleur scénario, ce qui est largement mérité tant l’écriture s’avère d’une impeccable justesse. Le distributeur Diaphana a profité de la présentation cannoise pour sortir Jeunes mères dans les salles le vendredi 23 mai, soit le même jour que sa présentation au Festival.
Box-office français de Jeunes mères
Présent dans une combinaison assez large de 239 salles, le drame a motivé 43 561 jeunes femmes pour une semaine amputée de deux jours. D’ailleurs, durant la suivante, le métrage gagne 4 % d’entrées supplémentaires avec 45 465 retardataires. Le film conserve ainsi sa huitième place hebdomadaire. Grâce à un ajout massif de salles, le distributeur parvient à limiter la chute en troisième septaine (-27 %) et réunit encore 33 131 mamans permettant au film de dépasser les 120 000 tickets vendus.

Malheureusement, le long métrage semble avoir fait le plein et va poursuivre ensuite une carrière à bas bruit jusqu’à la mi-juillet, terminant sa course avec 154 627 couches. Cela correspond aux résultats du Jeune Ahmed (2019), mais se trouve bien loin des scores d’autrefois pour les frères Dardenne qui ont souvent déplacé entre 500 000 et 800 000 spectateurs dans nos salles. Un signe des temps ?
Critique de Virgile Dumez
Notes cannoises
Les Dardenne sont des champions de la sélection cannoise avec au total 9 films en compétition officielle depuis Rosetta, Palme d’or en 1999 qui révélait les talents d’Emilie Dequenne (Prix d’interprétation féminine ex-aequo), disparue tragiquement en 2025. Ils remportent une deuxième Palme en 2005 avec L’enfant, un autre film naturaliste révolté autour d’un jeune couple qui vient d’avoir un enfant, dans un environnement de misère. Le Silence de Lorna en 2008 leur vaut le prix du scénario. Le Gamin au vélo, l’un de leurs meilleurs opus, partage un Grand Prix en 2011. Le Jeune Ahmed est récompensé d’un Prix de la mise en scène en 2019. Et Tori et Lokita sur les migrations d’Africains en Europe, à hauteur d’enfant, leur vaut le Prix du 75e Festival.

Cette diversité de prix auxquels seulement deux longs échapperont (les mal-aimés Deux jours, une nuit avec Marion Cotillard, en 2014, et La Fille Inconnue, avec Adèle Haenel, en 2016), est exceptionnelle dans l’histoire du festival.
Jeunes mères et la maternité au cinéma
Dans Jeunes mères les deux auteurs ne racontent pas une histoire, mais bel et bien cinq récits d’adolescents frappés par la responsabilité d’avoir un enfant trop tôt, dans un contexte social rarement dépeint à l’écran, celui des maisons maternelles. Dès leurs recherches pour alimenter le scénario qu’ils avaient en tête, la nécessité de multiplier les récits-témoignages s’est imposée aux auteurs.
Jeunes mères c’est également l’occasion pour les deux cinéastes belges d’aller à la rencontre d’actrices, souvent hors du milieu du cinéma, en l’occurrence cinq jeunes filles qu’ils ancrent dans un nouveau document naturaliste dont on imagine aisément le potentiel viscéral.
Jeunes mères est coproduit par Lukas Dhont.
Notes cannoises de Frédéric Mignard
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