Identification d’une femme : la critique du film (1982)

Drame | 2h10min
Note de la rédaction :
8/10
8

Note des lecteurs

Dernier grand film d’Antonioni, Identification d’une femme est une œuvre inégale, mais dont chaque plan révèle l’entière maîtrise d’un maître du cinéma. Certaines séquences, tout bonnement sublimes, viennent agrémenter la projection à intervalles réguliers. Enthousiasmant.

Synopsis : Niccolo Farra, cinéaste, travaille à un projet de film ou scénario et personnages ne sont pas encore définis. La liaison fugitive qu’il noue avec Mavi, une belle et énigmatique aristocrate, ne sera pas sans conséquences sur sa future création.

Critique : Considéré à juste titre comme l’un des plus grands cinéastes italiens, Michelangelo Antonioni est attendu au tournant par la critique à chaque nouvelle création, comme ce fut le cas lors du festival de Cannes 1982 où le réalisateur obtient un prix honorifique pour l’ensemble de sa carrière, mais rate la Palme d’Or. Effectivement, Identification d’une femme n’est assurément pas son œuvre la plus aboutie, même si elle contient suffisamment d’éléments enthousiasmants pour la considérer aujourd’hui avec respect. Elle apparaît alors comme un concentré des obsessions de l’auteur dont on pense qu’il commence à bégayer. On y retrouve notamment son goût pour l’éternel féminin, mais aussi l’impossibilité pour les êtres humains à se compléter harmonieusement, ainsi qu’une obsession constante pour l’effacement de l’être face à la puissance des paysages, du décor et des objets.

Antonioni, toujours plus pictural

Ainsi, le long-métrage n’est pas tant intellectuel et réflexif que l’on a bien voulu le dire à l’époque. Le réalisateur semble surtout obsédé par une création essentiellement picturale, faisant entrer et sortir du cadre des acteurs qui ne sont finalement que des éléments parmi d’autres au sein d’une gigantesque fresque picturale en mouvement. En cela, on peut aisément dire que le film est un pur objet cinématographique, par-delà son discours même. Sublimé par la photographie de Carlo Di Palma, Identification d’une femme est avant tout une pure œuvre d’art visuel où chaque plan dégage une harmonie époustouflante. La maestria de la mise en cadre, l’incroyable profondeur de champ et l’attention maniaque aux décors et aux paysages font du long-métrage une sorte de modèle de perfection.

L’obsession de la disparition au cœur de l’œuvre antonionienne

A l’intérieur de ce cadre sublime, l’histoire contée semble un peu plus accessoire, même si l’on reconnaît là des thématiques chères à Antonioni. Il joue à nouveau sur la notion de disparition (comme dans L’avventura et L’Eclipse), même si il nous donne ici une clé de lecture plus terre à terre quant à la fuite de la femme aimée. L’auteur développe aussi le thème de la substitution (une femme en remplace une autre dans la vie du personnage principal sans que l’on fasse bien la différence), ainsi que celui de la relativité du réel. Le réalisateur italien tutoie à plusieurs moments le fantastique, avec notamment l’impressionnante séquence se déroulant dans le brouillard, mais aussi avec cette maison de campagne gothique construite « sur du vide ». On n’est jamais très loin du cinéma de Tarkovski dans ces passages, ce qui se confirme lors du final fantasmatique où un vaisseau spatial se dirige droit vers le soleil, fantasme de cinéaste autant que vision puissante d’un homme en pleine création artistique.

La femme, sublimée par un artiste au sommet

Si les éléments autobiographiques abondent dans ce métrage qui insiste également sur le fossé entre classes sociales, le spectateur retiendra essentiellement cet amour du réalisateur pour la femme, filmée sous toutes les coutures – ou dans le plus simple appareil – sans fausse pudeur, mais également toujours avec classe. A la recherche d’une muse, le personnage incarné par un Tomas Milian très sobre apparaît comme le double de l’artiste en pleine crise d’inspiration. Face à Tomas Milian, un peu en retrait à cause d’un rôle ingrat, Daniela Silverio et Christine Boisson s’en sortent à merveille et incarnent les deux faces d’une même pièce, ou ce qui pourrait représenter une femme idéale, mais inaccessible. Eternel insatisfait, Antonioni livre donc une œuvre à la fois paisible dans la forme, mais torturée dans ses thématiques démontrant la difficulté pour les hommes et les femmes de connaître la plénitude. Pourtant, aucun d’entre eux ne peut se passer de l’autre, beau paradoxe qui est à la source de l’inquiétude existentielle de l’artiste.

L’un des grands succès d’Antonioni en France

Sorti au mois de novembre 1982, Identification d’une femme a rencontré un joli succès d’estime pour une œuvre difficile d’accès et dépourvue de grand nom sur son affiche. Il faut dire qu’il s’agissait du grand retour d’un cinéaste majeur dans nos contrées puisque Le mystère d’Oberwald (1980) est resté inédit sur notre territoire. Ils sont tout de même près de 700 000 spectateurs à avoir fait le déplacement, ce qui en fait un des plus beaux scores du cinéaste dans nos contrées. Il est donc temps de revaloriser ce dernier grand film de l’artiste italien, avant que celui-ci ne soit victime d’un AVC le privant de la parole à partir de 1985.

Critique de Virgile Dumez

© 1982 Gaumont (France) / Iter Film (Italie). Tous droits réservés.

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