Dragged across concrete : la critique du film (2019)

Policier, Drame | 2h39min
Note de la rédaction :
9/10
9

Note des lecteurs

Pour son troisième long-métrage, celui de la maturité, le surdoué, mais trop méconnu S. Craig Zahler s’investit lentement dans violence sèche et brutale. Bref une œuvre dont on ne ressort pas indemne.

 Synopsis : Deux officiers de police sont suspendus à la suite de la diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux dans laquelle leur méthode musclée est montrée au grand jour. Sans argent et sans avenir, les deux policiers aigris s’enfoncent dans les bas-fonds du crime et vont devoir affronter plus déterminés qu’eux…

 Critique : Duo de flics insolite. D’un côté, Mel Gibson et son regard, ses répliques souvent pince-sans-rire, jetées d’une voix rocailleuse à un jeune partenaire déjà fatigué incarné par…Vince Vaughn. Ce dernier joue à contre-emploi la figure dramatique d’un homme emporté presque malgré lui dans un plan foireux et borderline supposé lui rapporter beaucoup d’argent.

Cette association, il fallait y penser, mais c’est déjà en elle-même tout un bloc de pur cinéma de genre qui est déployée, du genre hardboiled, rêche, brutal. En version longue, 2h39min !

Pour Gibson, l’affaire est entendue depuis longtemps. Pour Vaughn un peu moins, mais Zahler contribua lui-même à dévoyer le comédien dans son deuxième film, Section 99, où l’acteur incarnait un ancien boxeur devenu homme de main d’un trafiquant de drogue. Et puis Vaughn, acteur comique par excellence, avait aussi trempé dans les marécages de True Detective saison 2, la mal-aimée.

Ici, les deux acteurs jouent deux flics suspendus pour six mois après une arrestation qui a dérapé. Les médias s’en sont emparés par le biais d’une vidéo filmée au smartphone, non loin de la scène. À l’autre bout de la descente aux enfers que constitue le métrage, c’est encore ce même type de vidéo qui va sceller le destin du flic Ridgeman/Gibson, qui décidément ne comprend plus le monde dans lequel il évolue.

Pour mettre en scène ce dérapage, le cinéaste prend son temps, compose des séquences entières sur des regards, des gestes qui paraissent anodins, des attentes en planque dans la bagnole rouillée de Ridgeman. Ce faisant, le cinéaste filme comme un romancier -ce qu’il est par ailleurs, puisqu’il a écrit cinq ouvrages- une galerie de personnages, dépeignant astucieusement le cadre de l’action, à l’image du personnage de Jennifer Carpenter, que l’on rencontre sur un trottoir, hésitante sur le fait de prendre un bus pour aller bosser, après un congé maternité. Cette séquence n’a aucune incidence sur l’intrigue, mais Zahler veut nous attacher à ce personnage, pour mieux nous estomaquer quand arrive sa fin tragique.

A sa grand habitude, l’auteur, on peut le qualifier comme tel tant les thèmes qu’il explore sont récurrents, propose une peinture de l’Amérique des marges, celle qui, chaque jour, se demande comment survivre, des petites gens exsangues prêts à tout pour l’argent, puisque ils évoluent dans une société entièrement corrompue qui ne fonctionne que par et pour l’argent.

Ainsi, l’homme qui ouvre et ferme le film, Henry Johns (qu’incarne Tory Kittles), sort de prison pour une raison qui n’est pas donnée tout de suite. Il rentre chez sa mère, où habite aussi son petit frère en fauteuil roulant, pour la voir obligée de se prostituer pour survivre. Une situation intolérable qui le pousse à trouver au plus vite le moyen de se faire de l’argent, et le voilà embarqué par un ami sur un coup qui va tourner à l’horreur. Oui, l’horreur.

Les deux flics ont le même genre de problèmes. Brett Ridgeman, vieux flic de terrain qui n’a jamais évolué, habite avec sa femme, une ancienne flic, immobilisée par une sclérose en plaque, dans un quartier mal fréquenté dans lequel leur fille se fait constamment agresser. Sa suspension tombe mal, surtout qu’il attendait une augmentation, de quoi au moins déménager. Quant à Lurasetti, son partenaire, il veut continuer de choyer sa copine à qui il a acheté une bague de mariage hors de prix. La suspension, c’est six mois sans salaire. Alors, tant qu’à être rejeté par le système, autant aller jusqu’au bout.

Dragged Across Concrete ne condamne jamais ses personnages. Ici les salauds n’ont pas de visages, ils sont cagoulés et n’hésitent pas à tuer. Mais le film met en scène le pouvoir d’attraction du mal, comment, acculé, il est facile d’y céder. Ces éclats secs et sanguinolents rappellent le prix à payer quand on fraie son chemin de ce côté-ci de la morale. La violence, chez le réalisateur, n’est pas gratuite. Elle sanctionne, durement, malgré une fin moins nihiliste que prévue.

Qu’importe, dans cette œuvre qui continue d’explorer la face sombre de l’Amérique, Zahler, réalisateur du culte Bone Tomahawk est en pleine possession de sa grammaire cinématographique. Il livre son film le plus abouti, le plus accompli, et l’on continuera de guetter avec impatience ses projets futurs. En espérant que, contrairement à ses trois longs métrages, ceux-ci puissent bénéficier d’une sortie en salle en France. De Bone Tomahawk à Dragged Across Concrete, tous sont sortis directement en VOD. Et cela, ça nous met la rage !

Présenté à Beaune 2019, le film a fait sensation en remportant le prix Sang Neuf.

 

Critique de Franck Lalieux

Copyrights : Unified Pictures – Summit Entertainment – Lionsgate Pictures

x