Adapté d’un roman de Patricia Highsmith, Carol est une histoire d’amour admirable qui évoque à la fois Loin du paradis du même Todd Haynes et The Hours de Stephen Daldry. Du bel ouvrage qui nourrit ses vertiges dans un décorum cinématographique somptueux.
Synopsis : Dans le New York des années 1950, Therese Belivet, une jeune employée de grand magasin passionnée de photographie, mène une existence ordinaire. Sa vie bascule lorsque Carol Aird, une femme élégante et sophistiquée, se présente à son comptoir.
Entre les deux femmes naît immédiatement une relation intense, faite de fascination et de désir. Mais cette relation est menacée par les conventions sociales et les préjugés de l’époque.
Alors que Carol risque de perdre la garde de sa fille à cause de cette liaison jugée scandaleuse, elles doivent choisir entre leurs sentiments et les sacrifices imposés par la société.

© Number 9 Films (Carol) Limited / Channel Four Television Corporation 2014. Tous droits réservés / All rights reserved
Critique : Premier film réalisé par Todd Haynes dont il n’a pas écrit l’histoire, Carol apparaît miraculeusement dans sa filmographie en 2014. Après des débuts d’une indépendance totale avec son hommage queer et arty à Jean Genet (Poison, 1990), et l’indépendant écolo dépressif Safe (1994) avec Julianne Moore, le cinéaste américain avait explosé autour de l’an 2000 avec le glam et les paillettes de Velvet Goldmine, et Loin du paradis, hommage aux efforts mélodramatiques de Douglas Sirk à l’époque des discriminations raciales de l’Amérique des années 50. Ce drame racial avec Julianne Moore et Denis Haysbert demeure encore l’un de ses beaux jalons à ce jour.
La suite au cinéma sera moins éloquente. S’il produit les efforts de Kelly Reichardt entre 2005 et 2013 (Old Joy, Wendy et Lucy, La Dernière Piste), son biopic déstructuré de Bob Dylan, I’m Not There, ne trouve pas un écho favorable auprès du grand public, malgré la présence de Christian Bale, Richard Gere, Heath Ledger, et Cate Blanchett.
Aussi, Carol intervenant au cinéma sept ans après est l’occasion d’une belle remise sur pied, sans trop d’efforts personnels : la scénariste Phyllis Nagy, qui travaillait depuis le milieu des années 90 sur l’adaptation du roman méconnu de Patricia Highsmith, The Price of Salt (1952), et les productrices Tessa Ross et Liz Karlsen lui proposent le script, via sa collaboratrice, la productrice Christine Vachon.
L’enthousiasme est immédiat, puisque qu’il retrouve pour l’occasion la comédienne Cate Blanchett déjà en place dans ce projet pour interpréter le personnage de Carol.
Après la mini-série Mildred Pierce, avec Kate Winslet, pour HBO, Haynes pare sa carrière d’une autre pièce maîtresse portée par le talent d’actrices exceptionnelles. Exit la star de Titanic qui connaîtra une belle romance saphique en 2020 avec Ammonite, c’est Rooney Mara (The Social Network, Les Amants du Texas de David Lowery, et l’adaptation de Peter Pan de Joe Wright) qui incarnera l’amante passionnée de Blanchett à l’écran, de 16 ans son aînée dans la vie.
Un choix courageux, le cinéma lesbien n’ayant que rarement effleuré les écrans mainstream nord-américains. Bound des sœurs Wachowski en 1996 était punk. A cette même époque, les magnifiques When Night Is Falling et High Art n’étaient que des productions indépendantes destinées aux circuits les plus restreints. Enfin Mulholland Drive de David Lynch en 2001 restera une étrangeté lynchienne avant d’être un pamphlet LGBT… En 2013, la Palme d’or de La Vie d’Adèle de Kechiche permettra sûrement au projet d’avoir un écho favorable pour asseoir ses prétentions d’œuvre d’auteur canonique pour une audience qui se doit de dépasser le seul cercle lesbien.
D’ailleurs, pour compléter le financement, la participation des Weinstein sera déterminante. Leur société en obtiendra les droits pour l’Amérique et d’autres marchés clés tout en accompagnant le film à Cannes, en 2015, et dans la course aux Oscars durant l’hiver.
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Avec 40 millions de recettes dans le monde, Carol sera évidemment l’œuvre la plus remarquable de Todd Haynes. Il brassera 12 M$ aux USA et sera célébré par 469 000 spectateurs en France. Des résultats loin d’être exceptionnels dans un paysage conservateur où les amours entre femmes, quelques années avant la révolution #MeToo, ne pouvaient ratisser large. Son absence de récompenses aux Oscars et aux Golden Globes, malgré de nombreuses nominations, viendra démontrer la difficulté d’imposer une thématique aussi féminine dans une industrie viscéralement masculine qui avait pourtant salué Le Secret de Brokeback Mountain aux Oscars, via les prix du Meilleur réalisateur et du Meilleur scénario adapté. En 2006, le désormais classique hollywoodien y dressait le portrait d’une romance ardente entre deux hommes, brisant des tabous auparavant réservés aux circuits indépendants.
Néanmoins, depuis l’acclamation cannoise (Prix d’interprétation pour Rooney Mara), Carol a laissé une magnifique empreinte devenant une œuvre culte pour l’audience LGBTQ et permettra la mise en chantier d’autres projets similaires comme Ammonite de Francis Lee, avec Kate Winslet et Saoirse Ronan en 2020 dont la consistance était moindre. De par les qualités artistiques de l’adaptation de Haynes, la jauge sera difficile à dépasser. Todd Haynes a su faire de ce drame social d’une Amérique de classe et de genre, celle des années 50, une puissante charge contre le diktat et les normes d’une société qui n’est pas forcément dépeinte comme malveillante, mais en tout cas oppressante et aliénante, conduisant l’épouse bourgeoise à devoir faire des choix tragique entre sa maternité et son amour pour une femme plus jeune dont elle est éperdument amoureuse.

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Le cinéaste a opté pour une image super 16 gonflée au 35 mm pour raviver le grain des images et des films des années 1950, se détournant de la pellicule 35 mm, de ses filtres et des couleurs saturées, pour ne pas répéter l’hommage aux mélos technicolor de Douglas Sirk qu’il avait mis en œuvre dans Loin du paradis. Carol se veut plus discret et pourra paraître sur galette numérique d’une esthétique de ce fait moins immédiate, mais Haynes aime cultiver les non-dits et laisse souvent les maquillages ou les tenues d’époque apporter un langage additionnel exquis.
Dans ce flot d’émotion contrôlé jusqu’à son superbe final qui évite le mélodrame tranchant, Carol est aussi la composition musicale d’une carrière, celle de Carter Burwell, très certainement influencé par les boucles de Philip Glass sur The Hours. Si le compositeur de Velvet Goldmine et de la déjà très inspirée série Mildred Pierce de Todd Haynes contient le désir des deux protagonistes, il ne cherche pas à contenir les larmes des spectateurs dans un ensemble sensoriel passionnant et intemporel. En 2025, à l’heure d’une édition vidéo monumentale, le désormais classique de Todd Haynes n’a pas pris une ride.
Les sorties de la semaine du 16 janvier 2016

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Le test de la box 4K UHD
Une nouvelle référence dans l’édition vidéo française que l’étranger va nous jalouser : le coffret Carol que propose l’éditeur Bubbel Pop est indéniablement l’une des plus complètes et des plus soignées jamais éditées. Le quantité de suppléments est colossale.
Packaging & Compléments : 5 / 5
L’ambition de cette édition qui dispose d’une édition ultra limitée destinée aux rayons de la Fnac, avec un vinyle de la superbe bande originale de Carter Burwell, est monumentale. Elle passe par le design même du coffret épais gratifié d’une relecture de l’affiche qui gagne en finesse. À l’intérieur, un boîtier trois disques agréablement cartonné propose une jaquette alternative parfaitement composée. Gros coup de cœur pour le livre de 96 pages qui profite d’un soin similaire, avec une présentation claire et de nombreuses photos à l’impression magnifiquement définie.
L’ouvrage donne la parole à Todd Haynes en avant-goût croisé de ses interventions en bonus vidéo. Sa préface synthétise en quelque sorte l’heure d’entretien passionnant qu’il a donnée à l’équipe de Bubbel Pop. Ensuite, le petit livre se pare d’une intervention originale de l’éditeur vidéo, en l’occurrence de Rania Griffete qui dresse un parallèle entre la création de cette entreprise nouvelle dans le secteur de la vidéo et l’histoire du projet Carol parmi leurs sorties. Des coulisses rares, d’une belle honnêteté, qui nous permettent de découvrir un aspect rarement évoqué mais qui passionnera les amateurs de format physique.
L’ouvrage propose ensuite des entretiens avec Phyllis Nagy, scénariste qui a développé une demi-dizaine de scénarios à partir du roman de Highsmith, et le compositeur Carter Burwell. Tous deux entretiennent la même passion créative. Ensuite, un essai analytique de Jacques Demange sur le matériau littéraire et les personnages du film offre une consistance intellectuelle profonde à cet ouvrage qui ne relève décidément pas du livret vite écrit pour édition standard.

Edition collector Ultra HD 4K, double blu-ray, Bubbel Pop © Number 9 Films (Carol) Limited / Channel Four Television Corporation 2014. Tous droits réservés / All rights reserved
Dans cette édition sidérante, outre la présence de goodies que l’on adore (reproduction de l’affiche cinéma originale et quatre magnifiques photos cartonnées en noir et blanc), il faut compter sur près de trois heures de bonus vidéo. Il aurait été paresseux de les synthétiser pour en faire une critique du film tant on ressort érudit après le visionnage de ces heures de suppléments qui compilent aussi d’anciens bonus proposés sur l’édition vidéo de TF1. Aussi, on a préféré laissé volontairement l’essentiel des anecdotes aux acheteurs de cette édition qui les découvriront avec gourmandise. La quantité et la qualité des suppléments audiovisuels est au rendez-vous, sur la forme et le contenu, avec des interventions de tous les protagonistes de ce projet. Pour les comédiennes, malheureusement, il faudra se contenter d’anciens suppléments sur la sortie 2016 qui sont toutefois minoritaires puisque la somme des nouveaux compléments compte pour plus de 2h00, tous rassemblés sur un blu-ray.
– Carol par Stephen Woolley – 23min30
– Carol par Todd Haynes – 45 min
– Carol par Elizabeth Karlsen – 21min
– Carol par Christine Vachon – 7min30
– Carol par Sandy Powell – 20min30
– Carol par Morag Ross – 20min45
– Le financement – 9min36
– Le roman – 6min40
– Le commencement – 13min52
– La rencontre d’Elizabeth et Christine – 2min30
– Happy Birthday – 3min36
– Making of – 17min
– Interview de Cate Blanchett – 14min
– Interview de Rooney Mara – 8min
– Interview du chef opérateur Edward Lachman – 7min
– Interview de la productrice Christine Vachon – 6min
L’image du 4K UHD : 4.5 / 5
L’éditeur évoque une remasterisation 4K et non une restauration 4K de par l’âge récent du film. Il a dû par ailleurs préserver le grain inhérent au choix du cinéaste (Super 16 gonflé en 35mm). Le résultat sera par conséquent paradoxal par rapport aux films plus anciens restaurés en 4K dont la beauté pourra paraître plus évidente au premier abord. Pourtant le rendu est particulièrement fin et somptueux dans les éclairages riches et complexes, et l’attention portée aux maquillages et aux textures.
Le son du 4K UHD : 4 / 5
Testé uniquement en version originale en Dolby TrueHD 5.1, la bande-son percute dans sa restitution fébrile de la bande-originale. Elle gagne en ampleur et en éclat. L’ensemble du film, très intimiste, est volontairement davantage porté sur le frontal. La puissance gagnée par la haute-définition génère surtout du confort et accroît la subtilité d’une édition artistiquement épatante.

Jaquette de l’Edition collector Ultra HD 4K, double blu-ray, Bubbel Pop © Number 9 Films (Carol) Limited / Channel Four Television Corporation 2014. Tous droits réservés / All rights reserved
Biographies +
Todd Haynes, Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler, John Magaro, Sarah Paulson
