Adaptation sobre d’un roman autobiographique, À pied d’œuvre parvient à émouvoir grâce à un traitement intelligent d’un sujet qui pouvait déraper vers le manifeste social, ce que Valérie Donzelli évite habilement.
Synopsis : À pied d’œuvre raconte l’histoire vraie d’un homme qui renonce à son métier dont il ne comprend plus le sens pour se consacrer à sa véritable passion, l’écriture. Mais être publié ne veut pas dire gagner sa vie…
L’histoire vraie d’un ancien photographe
Critique : Ancien photographe chez Libération, Franck Courtès décide de tout plaquer au début des années 2010 pour se lancer dans l’écriture. Même si son premier recueil de nouvelles (Autorisation de pratiquer la course à pied) reçoit un accueil chaleureux de la critique, il ne se vend pas forcément très bien. Encouragé à persévérer par son éditeur, l’écrivain parvient à publier plusieurs ouvrages, mais aucun n’est un best-seller et l’artiste voit ses revenus chuter drastiquement. Dès lors, il se lance dans la quête de petits boulots qui lui permettent tout juste de survivre, tout en continuant à écrire.

© 2025 Pitchipoï Productions, France 2 Cinéma / Photographie : Christine Tamalet. Tous droits réservés.
Finalement, en 2023, il écrit À pied d’œuvre, un roman autobiographique qui raconte ce déclassement social progressif, mais aussi sa passion de l’écriture et l’incompréhension de son entourage face à ce qu’on considère comme une lubie. Ce livre marche davantage et ses droits sont aussitôt achetés par le producteur Alain Goldman pour le compte de Valérie Donzelli qui s’est reconnue dans ce récit bouleversant d’un homme qui va jusqu’au bout de sa fibre artistique, au risque de tout perdre.
Hommage sincère aux artistes de l’ombre
Comme Valérie Donzelli l’a expliqué dans plusieurs entretiens, ce récit lui a rappelé les vies de ses ancêtres qui ont tous été des artistes sans le sou, devant batailler chaque jour pour vivre de leur art. À pied d’œuvre était donc un moyen pour elle de rendre hommage à tous ces artistes de l’ombre qui ne connaissent pas le succès et se retrouvent parfois dans des situations dramatiques. Au passage, la comédienne et réalisatrice a concocté avec l’aide du scénariste Gilles Marchand un script qui égratigne le modèle économique actuel basé sur l’ubérisation du travail.
Ainsi, en suivant la dégringolade sociale de cet homme, elle en profite pour décrire la course folle de ces travailleurs précaires qui doivent accepter des conditions toujours plus dégradées pour être sélectionné par l’algorithme leur proposant des missions ponctuelles. Bien entendu, le long métrage dénonce cette forme d’esclavage moderne qui fait passer son système contraignant pour une forme de liberté, mais Valérie Donzelli a l’intelligence de ne pas faire de son film une œuvre militante.
Un film social qui évite le militantisme bas du front
En se concentrant uniquement sur son personnage principal – joué avec sobriété et implication par un Bastien Bouillon amaigri d’une dizaine de kilos – elle livre surtout une œuvre psychologique où l’artiste demeure incompris, notamment par son entourage proche. En cela, ses relations conflictuelles avec son père, solide André Marcon, mais aussi avec son ex-femme interprétée par Valérie Donzelli elle-même, démontre que le soutien n’arrive pas toujours là où on l’attend.

© 2025 Pitchipoï Productions, France 2 Cinéma / Photographie : Christine Tamalet. Tous droits réservés.
Durant cette descente aux enfers, certains inconnus profiteront de la situation de détresse financière de l’écrivain (on pense notamment au bijoutier joué par Philippe Katerine), tandis que d’autres lui offriront de temps à autre un refuge temporaire, mais ô combien précieux. Jamais catégorique, simpliste ou dans le jugement, À pied d’œuvre fait preuve d’une belle intelligence dans son script, même si l’émotion, réelle, tarde un petit peu à se faire ressentir.
Réalisation carrée et d’une grande sobriété au programme
Toutefois, il faut signaler la grande sobriété de la réalisation de Valérie Donzelli qui a laissé au placard certaines de ses affèteries stylistiques pour mieux appréhender son sujet. Ici, elle soigne particulièrement les cadrages, laisse de nombreux silences s’inviter durant la projection, tout en usant d’une musique ponctuelle constituée de trois chansons populaires et d’une partition de trois notes au piano.
D’une grande sobriété, À pied d’œuvre ressemble donc à s’y méprendre à un certain cinéma d’auteur français que l’on a tant aimé dans les années 90-2000 et qui tend à disparaître de nos jours. Le tout est porté par un Bastien Bouillon très à l’aise dans un emploi difficile et qui sait faire naître l’émotion lors d’une scène finale superbe, en évitant habilement le mélodrame. Ce qui confirme la sensibilité de Valérie Donzelli, une cinéaste précieuse au sein de notre cinéma.
Un prix mérité à la Mostra de Venise
Présenté au Festival de Venise en 2025, À pied d’œuvre a reçu un accueil très chaleureux lors de sa projection et a finalement obtenu le Prix du meilleur scénario, ce qui est effectivement mérité. Sorti depuis le 4 février 2026 par Diaphana Distribution dans une combinaison raisonnable de 214 salles, le drame social a convaincu 106 155 spectateurs pour une 7ème place nationale, ce qui est plutôt encourageant. On lui souhaite de poursuivre dans la voie du succès.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 4 février 2026

© 2025 Pitchipoï Productions, France 2 Cinéma / Affiche : Silenzio ; Photographie : Christine Tamalet. Tous droits réservés.
Biographies +
Virginie Ledoyen, Philippe Katerine, Pauline Serieys, Franc Bruneau, Valérie Donzelli, Bastien Bouillon, Marie Rivière, André Marcon, Claude Perron, Michel Gondry, Adrien Barazzone
Mots clés
Cinéma français, Les écrivains au cinéma, La pauvreté au cinéma, La misère au cinéma, La famille au cinéma