Petit bijou indépendant du début des années 90, L’enfant miroir est un pur film culte magnifié par une superbe réalisation et une ambiance étrange et poétique. Un portrait fort et sensible de l’enfance et de ses traumas.
Synopsis : Dans l’Amérique rurale des années 50, un enfant rêveur et farceur, élevé par un père violent et une mère abusive, échafaude des hypothèses farfelues à propos des villageois qui l’entourent. Il est ainsi convaincu que la vieille dame qui vit seule sur le bord de la route est un vampire.
La naissance artistique d’un grand cinéaste
Critique : Alors qu’il vient d’achever ses études artistiques, le jeune Philip Ridley tourne deux courts métrages, dont le deuxième intitulé The Universe of Dermot Finn (1988) est présenté avec succès au Festival de Cannes. Beaucoup pensent qu’un véritable artiste visionnaire est né. Toutefois, le cinéaste doit attendre l’écriture du film Les frères Krays (Peter Medak, 1990) qui connaît un bel écho international pour recevoir un financement de la part de la BBC afin de mettre en images son premier long de fiction, le futur L’enfant miroir (1990).
Avec un budget limité à 1,5 million de dollars, Philip Ridley peut toutefois se permettre un tournage en Alberta, au Canada, puisque son œuvre est censée se dérouler dans un Etat rural des Etats-Unis à l’aube des années 50. En fait, Philip Ridley ne cherche à aucun moment à embrasser un quelconque réalisme. Il préfère se laisser guider par ses images mentales liées à sa vision personnelle et mythique des Etats-Unis, nourrie aux lectures de la littérature locale, ainsi qu’aux icones du pays comme Elvis ou Marlon Brando.
Plongée dans une Amérique fantasmée
Pour l’auteur, il s’agit donc de plonger sa caméra dans une Amérique fantasmée qui correspond à ses visions d’enfant. D’ailleurs, avec L’enfant miroir, le jeune réalisateur signe une œuvre magnifique sur cet âge de la vie, aussi fondateur qu’il peut être destructeur. Nous voici donc conviés à suivre les mésaventures du petit Seth (référence biblique oblige) qui découvre la vie du haut de ses neuf ans. Il est entouré d’une mère violente, d’un père peu fiable, tandis que son grand frère reste longtemps absent – il faut attendre une quarantaine de minutes avant de voir arriver Viggo Mortensen à l’écran.
Avec ses copains, le gamin fait les quatre cents coups et imagine tout un tas d’histoires fantastiques à propos de son voisinage direct. Ainsi, il pense qu’une femme célibataire (très juste Lindsay Duncan) est un vampire qui risque bien d’absorber les forces vives de son frangin, tombé sous le charme de la donzelle. Par son ambiance vaporeuse, mais aussi la photographie peu réaliste de Dick Pope, L’enfant miroir s’apparente très vite à un film fantastique, alors que tout est issu de la fertile imagination du petit protagoniste.
La fin de l’innocence ?
Pourtant, autour de la ferme rode un groupe de jeunes gens mystérieux et des cadavres commencent à surgir dans cette région pourtant isolée. Dès lors, le cinéphile ne peut s’empêcher de penser à des œuvres comme La nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955) ou encore L’autre (Robert Mulligan, 1972) qui confrontaient déjà l’enfance à la violence du monde des adultes.

© 1990 Zenith Entertainment, BBC Film, British Screen Productions, Fugitive Features / Extralucid Films. Tous droits réservés.
En réalité, les gamins de Philip Ridley portent déjà en eux les germes de la méchanceté et de la destruction. Loin d’être des anges, les gosses de L’enfant miroir sont bien des êtres humains en gestation. Pourtant, ils portent encore en eux une part d’innocence qui va en faire des victimes parfaites de la perversion des adultes.
L’enfant miroir, une œuvre sincère, poétique et lyrique
Conçu comme un pur film initiatique, ce premier long métrage marque par la cruauté dont il fait preuve envers des personnages qu’il ne ménage pas. Cela va jusqu’à une scène finale déchirante où le jeune héros finit par crier son désarroi face au soleil couchant, comme si ce cri primal était la métaphore de son entrée dans le monde violent des adultes. En tout cas, la scène est filmée avec un tel lyrisme qu’elle ne peut laisser indifférent et qu’elle marque même durablement.
Réalisé avec une rare maestria, L’enfant miroir profite d’une magnifique photographie, mais aussi d’une bande originale de toute beauté signée Nick Bicât. Enfin, le film ne serait pas aussi réussi sans l’implication du gamin Jeremy Cooper qui crève l’écran dans un rôle pourtant très difficile. Face à lui, Viggo Mortensen compose une figure de frère ambigu dans son rapport avec le petit, tour à tour protecteur et agressif. Enfin, Lindsay Duncan met son physique particulier au service d’un rôle où l’on doit sans cesse douter de sa nature réelle (vampirique ou non ?).
Un film devenu culte avec le temps
Ayant conquis les jurys des festivals de Locarno et de Sitges en 1990, L’enfant miroir a été acheté par la firme Miramax pour une distribution limitée aux Etats-Unis, avec un résultat absolument dérisoire de 17 042 $. En France, le long métrage a été distribué par Forum Distribution à partir du 28 novembre 1990 pour un total plutôt décevant de 21 988 entrées.
Rapidement, l’éditeur vidéo UGC met sur le marché une VHS modifiant le titre du film pour sembler plus vendeur. Cela donne L’enfant cauchemar. Par la suite, le métrage retrouvera son titre cinéma et va connaître une renaissance dans les années 2010 grâce à une belle restauration. Entre-temps, le film est devenu culte et il est récemment sorti en blu-ray en France (au mois d’août 2025 chez Extralucid Films). Il mérite assurément tous les éloges.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 28 novembre 1990
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© 1990 Zenith Entertainment, BBC Film, British Screen Productions, Fugitive Features / Affiche : Deleuse (agence). Tous droits réservés.
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Philip Ridley, Viggo Mortensen, Lindsay Duncan, Jeremy Cooper
Mots clés
Cinéma britannique, Cinéma canadien, L’enfance maltraitée au cinéma, Les années 50 au cinéma, Film culte