Ari Aster canonisé? Avec Eddington, le génie de la terreur américaine était enfin sélectionné dans un grand festival. De Cannes à la salle, voici notre verdict.
Synopsis : Mai 2020 à Eddington, petite ville du Nouveau Mexique, la confrontation entre le shérif (Joaquin Phoenix) et le maire (Pedro Pascal) met le feu aux poudres en montant les habitants les uns contre les autres.
Critique : Après le flop monumental de Beau is Afraid, Ari Aster retrouve le comédien Joaquin Phoenix pour Eddington.
Comme dans Beau, le cinĂ©aste dĂ©laisse l’Ă©pouvante d’HĂ©rĂ©ditĂ© et Midsommar qui semblait lui ĂŞtre chère. Il puise cette fois-ci son inspiration dans la satire folk et le nĂ©o-western vrillĂ©, avec quelques stars pour calibrer un lancement Ă Cannes. Emma Stone, Austin Butler et Pedro Pascal Ă©taient aux premières loges pour monter les marches du Palais des festivals, avec quelques seconds rĂ´les Ă l’ascension impressionnante. On pense Ă Micheal Ward (rĂ©vĂ©lĂ© dans Empire of Light de Sam Mendes) et Luke Grime (la sĂ©rie Yellowstone). En effet, pour la première fois de sa courte mais illustre carrière, l’enfant gĂ©nial d’A24, Ari Aster, Ă©tait en compĂ©tition officielle sur la Croisette d’oĂą il est reparti bredouille, la presse se dĂ©chirant autour de son dernier nĂ© qualifiĂ© par certains de chef d’Ĺ“uvre et par d’autres, de nanar prĂ©tentieux.
Eddington s’Ă©loigne-t’il de l’erreur Beau is Afraid?
L’Ă©vĂ©nement mĂ©diatique potentiel Ă©tait Ă©vident : Ari Aster a largement influencĂ© le cinĂ©ma indĂ©pendant de par ses ouvrages de terreur psychologique, mais, sa programmation comportait des rĂ©serves. Dans une ambition excessive, le cinĂ©aste avait aussi déçu avec Beau is Afraid, estimĂ© trop long, abscons, et donc inĂ©gal.
Eddington semble d’entrĂ©e de jeu se rapprocher de Beau is Afraid et non des deux Ĺ“uvres fondatrices d’Ari Aster, puisque ce dernier y livre un nouvel essai dans la dĂ©mesure narrative, la durĂ©e excessive et l’incongruitĂ© de situations souvent improbables, parfois incomprĂ©hensibles, voire gĂŞnantes. Car si l’auteur n’est plus dans une psychanalyse de lui-mĂŞme, il semble avoir gĂ©nĂ©ralisĂ© l’exercice psychanalytique Ă tout le pays Ă©tats-unien.
Ecrit au Nouveau Mexique, pendant la crise de la COVID-19, quand la nation nord-amĂ©ricaine se dĂ©chirait sur les masques, l’attitude Ă avoir face Ă l’Ă©pidĂ©mie, quand le pays Ă©tait secouĂ© par une jeunesse progressiste rĂ©voltĂ©e contre les violences policières (BLACKLIVESMATTER), Eddington peut ĂŞtre lu comme une nouvelle mise en scène des angoisses sociales de l’auteur, cette fois-ci au sein de l’AmĂ©rique tumultueuse, chaotique et complotiste de Donald Trump. D’ailleurs, au grĂ© du long processus de post-production qui s’est achevĂ© le 8 avril 2024, juste Ă temps pour Cannes, ce bĂ©bĂ© malade, fardeau d’une AmĂ©rique en pleine implosion, tĂ©moigne aussi de la fracture et de la polarisation de l’AmĂ©rique qui s’aggravait avec la réélection du clown fascisant, ce qui a rendu l’exercice de style aussi judicieux que risquĂ©.
L’AmĂ©rique au bord de la crise de nerf
Nonobstant, lĂ oĂą l’on espĂ©rait une vision de cinĂ©ma carrĂ©e, le film d’Ari Aster documente une expĂ©rience de l’AmĂ©rique fragmentĂ©e dans une satire amorale oĂą l’immondice est le seul repère proposĂ© au spectateur pendant 2h30. Dans son approche cynique et complaisante dans la nĂ©gativitĂ©, la narration dĂ©ploie une constellation de personnages, les habitants d’Eddington, autour de deux camps qui se prĂ©parent Ă se combattre pour des Ă©lections locales. Et ils sont prĂŞts Ă tout ! UnilatĂ©ralement rance, exaspĂ©rant, voire dĂ©testable, cet Ă©chantillon d’humains dans un bourg bouseux du Nouveau Mexique Ă©grène les thèmes Ă©culĂ©s de façon successive, comme on a pu suivre sur les rĂ©seaux sociaux les polĂ©miques consĂ©cutives d’une nation au bord de la crise de nerf. C’est qu’Aster, dans une volontĂ© de pamphlet somme, ne fait pas de choix ; il fonce tĂŞte baissĂ©e dans tout ce qui le chagrine dans cette AmĂ©rique fracassĂ©e et assène Ă chacune des figures une reprĂ©sentation mĂ©taphorique. Cela frustre, cela agace. In fine, cela ennuie au plus haut point.
Ari Aster et l’art des sociologies grotesques
En fait Eddington est un pot pourri de tout ce que l’on a pu haĂŻr dans l’actualitĂ© amĂ©ricaine. La bourgade mise sous cloche aurait pu ĂŞtre entièrement imaginĂ© par Stephen King dont on ne cessera de vanter la capacitĂ© Ă Ă©laborer ces sociologies grotesques. Ainsi, tous les personnages sont manipulateurs, animĂ©s par la rancĹ“ur, la haine, l’individualisme, et le refus de dĂ©passer leurs prĂ©jugĂ©s pour hurler leur rage aux autres. Face aux anti-masques, aux illuminĂ©s sectaires, aux politiciens vĂ©reux, et au flic raciste, la belle manifestation de “wokeness” (volontĂ© d’imposer l’acceptation de l’autre dans la nĂ©gation de soi et non par l’abnĂ©gation) est tout aussi ravagĂ©e de l’esprit, par ses clichĂ©s sur le privilège blanc qui sonnent comme autant de pistes que de films possibles. Mais le cinĂ©aste les agrège inlassablement pour dynamiter un peu plus sa vision d’une civilisation en perdition, se perdant dans le ridicule de certaines sĂ©quences (celles sur les armes Ă feu, autre exemple de polarisation qui est balancĂ©, comme celui des centres d’hĂ©bergement de donnĂ©es…) qui pulvĂ©rise un peu plus son puzzle cinĂ©matographique.
Ari Aster, Ă l’instar de l’AmĂ©rique, s’est fourvoyĂ©. Contrairement Ă un pays dont on n’espère plus grand-chose, au moins lui l’a-t-il fait Ă une Ă©chelle artistique qu’il saura corriger… ou non, en fonction de l’accueil du public qui pourrait ĂŞtre très froid.
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