Davantage film d’auteur que réel polar, Dédales déploie sa réalisation ample en longs plans-séquence qui parviennent à créer une atmosphère tendue et imprévisible. Déstabilisant.
Synopsis : Une novice de 19 ans quitte en cachette son monastère pour régler une affaire urgente en ville. Le soir même, sur le chemin du retour, son destin bascule. Marius, l’inspecteur de police en charge de l’enquête, est déterminé à résoudre l’énigme par tous les moyens, mais l’affaire tourne vite à l’obsession.
Dédales, segment central d’une trilogie
Critique : Réalisateur roumain domicilié à New York, Bogdan George Apetri est notamment professeur de cinéma à l’Université de Columbia. Il a déjà à son actif plusieurs courts-métrages et le long Periferic (2010). Puis, il a ensuite passé la décennie suivante à produire des petits films indépendants américains dont Blaze (2018), de l’acteur Ethan Hawke.
Toutefois, en 2020, l’artiste décide de revenir poser ses caméras dans sa Roumanie natale et engage des fonds suffisants pour effectuer le tournage de deux films en même temps. Ainsi, durant plusieurs semaines, Bogdan George Apetri réalise conjointement les deux premiers volets de ce qu’il envisage être une trilogie. Pour cela, il utilise un casting commun, avec des personnages qui passent du statut de secondaire dans l’un, pour devenir principaux dans l’autre.
Dédales est surtout un film d’auteur contemplatif exigeant
Après Unidentified (2020), premier volet qui n’est pas sorti en salles en France, voici que le petit distributeur Arizona Distribution nous convie à découvrir Dédales (2021), deuxième volet de cette trilogie en devenir – le troisième opus n’est pas encore tourné à ce jour. Précisions tout d’abord qu’il n’est pas nécessaire d’avoir vu le premier volet pour suivre les mésaventures de cette novice et de ce policier dont les destins vont être liés à jamais.
Présenté au public comme un thriller et validé par sa présence au cœur du Festival Reims Polar 2022, Dédales n’est pourtant pas tant un film à portée commerciale qu’un film d’auteur exigeant. Effectivement, Bogdan George Apetri s’éloigne volontairement du style nerveux lié au genre pour développer au contraire une réalisation lente, à coups de plans-séquence. Ainsi, le réalisateur limite au maximum le montage pour délivrer une mise en scène naturaliste qui colle aux basques de ses protagonistes. Dès la première heure, le spectateur est mis à rude épreuve avec des scènes dont on se demande si elles vont déboucher ou non sur une intrigue policière. Nous sommes invités à suivre l’escapade d’une novice échappée d’un couvent pour aller effectuer une opération urgente – que nous ne pouvons révéler.
Comme un air d’Abbas Kiarostami…
Ce passage porté par l’interprétation inquiète de Ioana Bugarin semble s’inspirer du cinéma iranien d’Abbas Kiarostami en multipliant les tunnels dialogués dans l’habitacle d’une voiture. Pourtant, l’atmosphère développée par le cinéaste est déjà franchement tendue et se veut révélatrice des tensions inhérentes à la société roumaine. Ainsi, loin de toute bienveillance envers la religion, les différents personnages qui croisent la religieuse en devenir ne cessent de la prendre à parti quant au rôle de l’Eglise dans la politique roumaine. Au passage, le cinéaste démontre la présence d’un clivage très fort au cœur de la société locale, entre d’un côté des superstitions qui ont la peau dure et de l’autre des intellectuels qui condamnent de manière abrupte toute forme de religiosité. Cette thématique est assurément au cœur d’un film dont le titre original est Miracol (donc Miracle).

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Pourtant, au bout d’une cinquantaine de minutes, le cinéaste déploie un plan-séquence d’environ sept minutes qui sert de bascule au long-métrage. Il se sert d’un changement d’axe à 360 degrés pour éviter de filmer un acte barbare, dont le spectateur n’entendra que le son. Par ce moyen du hors champ, Bogdan George Apetri évite le piège du voyeurisme, tout en faisant pourtant ressentir l’horreur de la situation par le biais unique de la bande sonore. Autant dire que la séquence marque durablement l’esprit, par-delà même son brio formel.
Un brusque changement de narrateur à mi-parcours
Dès lors, prenant exemple sur le Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock, Apetri effectue un transfert de narration depuis la novice vers le policier – inquiétant Emanuel Parvu – qui mène l’enquête. Mais encore une fois, le cinéaste refuse de passer par les habituelles scènes de genre et il ne cesse d’avoir recours aux ellipses, tout en allongeant de manière démesurée certains passages apparemment plus anodins.
Décidément, Dédales ne sera jamais le thriller attendu, d’autant que le cinéaste brouille encore un peu plus les pistes en toute fin de métrage. Par son twist final totalement imprévisible – et peut-être un peu trop facile dirons certains – Dédales ne propose finalement aucune solution satisfaisante d’un point de vue purement rationnel. Il se termine même sur un plan ambigu qui tient de la pure poésie macabre. Qu’a voulu signifier le cinéaste ? Il semble avoir surtout voulu mettre en exergue la difficulté d’établir la vérité sur une affaire de ce type. Est-ce que le spectateur peut vraiment émettre un jugement sur ce qu’il a vu, alors que tout est passé par le filtre du regard d’un policier prêt à fabriquer des preuves pour envoyer celui qu’il croit coupable en prison ?
Dans Dédales, tout est une question de point de vue
Avec Dédales, Bogdan George Apetri réfléchit donc sur la notion de vérité et démontre donc que chacun pense la détenir, sans pour autant que cela soit sûr d’un point de vue purement objectif. Cela contribue ainsi au chaos du monde qui nous entoure, ainsi qu’aux drames terribles qui se jouent chaque jour. Possédant une dimension féministe évidente, Dédales n’est pas pour autant une œuvre porte-étendard car le réalisateur nous pousse à la réflexion et se refuse à donner la moindre leçon de morale.
Sorti discrètement dans les salles françaises au cœur du mois de juillet 2022, Dédales a bénéficié de 53 salles sur la France entière. Pour son premier jour, ils ne furent que 1 503 amateurs de polar exigeant à faire le déplacement, ce qui était loin d’être satisfaisant. A Paris, le long-métrage était programmé dans 10 salles qui sont restées globalement vides. Pour sa première semaine, le film roumain ne déplace pas les foules et engrange 8 300 entrées dans 53 cinémas. Une déception qui va mener le long-métrage à 22 234 tickets déchirés au bout de 9 semaines d’exploitation. On notera toutefois une certaine stabilité du polar au cours de l’été, prouvant la satisfaction générale du public vis-à-vis d’une œuvre ambitieuse.
Depuis, Dédales est sorti uniquement en DVD et la VOD est la seule option pour profiter de l’œuvre en HD.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 20 juillet 2022
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Bogdan George Apetri, Ioana Bugarin, Emanuel Parvu, Cezar Antal
Mots clés
Cinéma roumain, Le viol au cinéma, Les violences policières au cinéma, Festival de Venise 2021