Grand film féministe, Seule contre la Maffia offre à Damiano Damiani l’occasion de révéler le talent de la jeune Ornella Muti dans un rôle fort, tandis que la musique d’Ennio Morricone enveloppe le tout d’une efficacité extraordinaire. Un grand film méconnu à redécouvrir.
Synopsis : Sicile, années 60. Don Antonino, le parrain de la mafia locale, devant purger une peine de prison, laisse la gestion de ses affaires au jeune Vito. Mais pour cela, ce dernier doit épouser une jeune femme vertueuse de basse condition. Vito jette son dévolu sur Francesca (Ornella Muti), âgée d’à peine 15 ans. D’abord flattée par la demande, elle se rend compte qu’elle n’est que le jouet de l’ambition de Vito et refuse alors le mariage. Humilié, le truand la séquestre afin de la forcer.
Retour en Sicile pour Damiano Damiani
Critique : Après avoir signé plusieurs films d’auteur, le réalisateur italien Damiano Damiani est passé au cinéma populaire sans abandonner pour autant sa volonté de faire passer des idées à travers ses œuvres. Ainsi, il a signé le brillant western politique El Chuncho (1967), puis La Maffia fait la loi (1968). Ce dernier, tourné en Sicile, a connu un important succès, tandis que son thriller suivant intitulé Una ragazza piuttosto complicata (1969) a déçu les attentes de ses producteurs. Dès lors, il était grand temps pour Damiano Damiani de revenir sur les terres siciliennes pour tourner une nouvelle œuvre sur la mafia locale.
Malgré un avertissement initial qui indique que toute ressemblance avec des personnes connues serait le fruit du hasard, Seule contre la Maffia (1970) s’inspire en réalité directement de l’affaire Franca Viola qui a secoué toute l’Italie entre l’année 1965 et 1966. A l’époque, tout le monde se souvient du cas de cette jeune fille de métayer qui s’est refusée à un membre de la mafia. Ce dernier, pour se venger, l’a violé afin de pouvoir l’épouser par le système traditionnel du mariage de réparation, depuis longtemps en usage en Sicile. Cette tradition constituait une double peine pour la jeune femme victime de viol, puisqu’elle devait finalement épouser son bourreau afin d’éviter le déshonneur.
Franca Viola, une icone féministe avant l’heure
Pourtant, en 1966, Franca Viola s’est violemment opposée à ce système en refusant le mariage et en portant l’affaire devant la justice, allant jusqu’à faire incarcérer son violeur. Alors que cette adolescente de 15 ans fut fortement critiquée, y compris par les femmes de l’époque, elle est aujourd’hui devenue une sorte d’icone du combat féministe en Italie. Pour faire preuve de réalisme, le cinéaste évoque également les destructions liées au grand tremblement de terre qui a touché la Sicile en 1968 occasionnant la mort de 400 personnes dans une des régions les plus pauvres de l’île.

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Avec Seule contre la Maffia, Damiano Damiani épouse donc la forme du film de gangsters, avec la présence de mafieux et de carabinieri dépassés par les événements, tout en livrant une description sans fard de la vie des pauvres gens en Sicile. Ainsi, la famille de la gamine vit dans des baraquements de fortune installés en urgence après le séisme. La misère s’invite à chaque plan, tandis que la mafia investit chaque pan des villages en imposant sa loi du silence ou omerta. Dès lors, le long métrage est autant un film de genre que l’œuvre d’un auteur soucieux de décrire une situation sociale catastrophique, avec le plus de véracité possible.
La découverte d’Ornella Muti, 14 ans au moment du tournage
Si Damiano Damiani n’est clairement pas un héritier du néoréalisme, son orientation politique à gauche le pousse à dénoncer des situations sociales scandaleuses. Il se fait ici le défenseur de la cause des femmes et trouve toujours le ton juste. Ainsi, il découvre la toute jeune Ornella Muti qui, du haut de ses 14 ans au moment du tournage, révèle une très forte personnalité à l’écran. Contrairement à bon nombre de ses confrères de l’époque, le cinéaste préfère éluder la scène du viol qui n’est que suggérée et il ne sexualise jamais le corps de la jeune nymphette qui demeure toujours vêtue – un fait suffisamment rare dans le cinéma italien de l’époque pour être signalé.
D’un total respect pour l’intégrité de sa jeune comédienne, Damiano Damiani lui offre un rôle en or où la gamine tout juste sortie de l’enfance fait preuve d’une autorité impressionnante. Elle en tirera d’ailleurs une récompense, le Grolle d’oro 1970 de la meilleure révélation cinématographique. Face à elle, le jeune homme Alessio Orano impose son physique de charmeur, tout en interprétant un pur salopard. On notera pour la petite histoire que les deux comédiens deviendront ensuite époux entre 1975 et 1981.
Et la touche Ennio Morricone en plus…
A l’aide d’un scénario bien construit et d’images mettant en valeur les paysages désolés de la Sicile – bien loin de la carte postale habituelle – Seule contre la Maffia n’aurait clairement pas le même impact sans la musique d’Ennio Morricone. Peu connue, cette bande originale s’avère d’une grande puissance, tout en faisant intervenir une guimbarde qui contredit la ligne mélodique entonnée par la chanteuse Edda Dell’Orso. La musique, en créant une rupture harmonique se fait donc l’écho d’une situation qui dérape et mène à la violence, qu’elle soit physique ou psychologique.
Un film peu diffusé en France
Sorti en France à partir du mardi 27 juin 1972, Seule contre la Maffia (orthographié avec deux f comme souvent à l’époque) n’a guère attiré les foules, cumulant 67 581 entrées sur toute la France. Il faut dire que le long métrage ne possédait à l’époque aucune tête d’affiche pour le promouvoir puisqu’il s’agissait du premier film d’Ornella Muti. Par la suite, il est également sorti discrètement en VHS en 1983 chez Socai-Films.
Il a fallu attendre 2023 pour que le film refasse surface par les bons soins de Carlotta Films qui l’a inclus dans son cycle de sept reprises intitulé Redécouvertes et raretés du cinéma italien. Cette fois, son titre reprend la graphie plus usuelle de nos jours de Seule contre la Mafia. Désormais, le métrage est visible dans une très bonne édition DVD et blu-ray chez Artus Films.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 28 juin 1972
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Damiano Damiani, Ornella Muti, Alessio Orano, Tano Cimarosa
Mots clés
Cinéma italien, Films de mafia, Les gangsters au cinéma, Film féministe, Le viol au cinéma, La Sicile au cinéma

