Thriller à machination proche des gialli italiens, Personne n’a entendu crier intéresse surtout pour sa subversion du genre. Son intrigue, elle, n’apparaît pas forcément très crédible. Une curiosité à découvrir tout de même.
Synopsis : Elisa, une jolie escort girl de luxe vit seule dans son appartement d’un immeuble moderne, avec un couple comme seuls voisins. Un matin, elle voit par hasard le mari, Miguel, en train de traîner le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. L’assassin va alors l’obliger à l’aider pour faire disparaître le cadavre, la faisant ainsi passer du statut de témoin à celui de complice. Une relation trouble naît entre eux.
Un “giallo” à l’espagnole
Critique : Après avoir connu deux beaux succès en Espagne avec ses thrillers Le Plafond de verre (1971) et La Semaine d’un assassin (Cannibal Man) (1972) qui ont surtout connu des ventes satisfaisantes à l’étranger, Eloy de la Iglesia devient un réalisateur fort demandé en ce début des années 70, toujours marquées par le franquisme. Des producteurs lui proposent alors de s’emparer une nouvelle fois du genre qui semble si bien lui réussir à travers un scénario de Antonio Fos et Gabriel Moreno Burgos qu’il est également chargé de retravailler.
Avec Personne n’a entendu crier (1973), Eloy de la Iglesia se charge donc d’effectuer une commande, avec pour mission de retrouver la saveur des thrillers italiens à machination que l’on nomme aussi gialli. Ici, le long métrage n’est pas tant un giallo par la présence d’un assassin puisque le modus operandi n’est pas une arme blanche que par une esthétique baroque qui se retrouve notamment dans l’emploi de couleurs criardes et tranchées. Ainsi, toute la première partie se déroulant entre Londres et Madrid bénéficie d’un cadre urbain qui mêle à la fois esthétique psychédélique – avec notamment l’emploi d’une musique prog-rock typique de l’époque – et bariolée à la Mario Bava.
Un film de genre perverti de l’intérieur
Pourtant, comme souvent avec Eloy de la Iglesia, cinéaste de la subversion s’il en est, le genre du thriller est régulièrement malmené et perverti de l’intérieur par un cinéaste qui compose déjà une œuvre cohérente. Alors que le régime franquiste est toujours très présent, avec sa chape de plomb catholique, Personne n’a entendu crier ose ériger en héros un assassin notoire et une prostituée, même si le terme n’est jamais clairement employé. De plus, la fin – que nous ne dévoilerons pas – organise un twist totalement inattendu qui fait des victimes des bourreaux. Dès lors, plus personne n’est à sauver dans cette œuvre au cynisme assumé, et même proclamé par le personnage principal.

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Pour autant, le twist, typique des thrillers à machination transalpins, n’est pas forcément le plus crédible qui soit. Les auteurs ont donc privilégié le choc de la révélation à la crédibilité de l’intrigue. Finalement, le plus intéressant dans Personne n’a entendu crier vient du portrait en creux qui est fait de l’Espagne franquiste. Ainsi, Eloy de la Iglesia met en scène un pays replié sur lui-même où toutes les perversions sont à l’œuvre, pour peu que cela demeure secret.
Des comédiens utilisés à contre-emploi
Le cinéaste filme notamment le maquereau interprété par Tony Isbert comme il le fera par la suite avec ses jeunes héros du cinéma quinqui, en érotisant au maximum son corps de jeune adulte. Le réalisateur homosexuel ne cesse de faire tomber la chemise de ses héros masculins tandis qu’il reste très respectueux envers le corps de l’actrice Carmen Sevilla.
D’ailleurs, l’autre subversion vient de l’emploi de comédiens qui furent d’anciens jeunes premiers du cinéma franquiste des années 50. Ainsi, Carmen Sevilla, à plus de 40 ans, compose une prostituée de grande classe, tandis que Vicente Parra retrouve un rôle fébrile comme dans La Semaine d’un assassin (Cannibal Man), le précédent thriller dérangeant du cinéaste.
Personne n’a entendu crier, un inédit à découvrir chez Artus Films
Sans doute moins réussi que bon nombre de films de son auteur, Personne n’a entendu crier demeure un thriller correct, surtout porté par une ambiance perverse du meilleur effet. Cela n’a pas suffi pour que l’œuvre sorte au cinéma en France, comme la majorité des films du réalisateur, décidément méconnu dans notre contrée. Il est aujourd’hui grand temps de se rattraper grâce à ces éditions DVD / Blu-ray de chez Artus Films qui bénéficient en plus de belles restaurations.
Critique de Virgile Dumez
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Antonio Casas, Vicente Parra, Eloy de la Iglesia, Carmen Sevilla, Tony Isbert
Mots clés
Cinéma espagnol, Giallo, Les violences conjugales, La guerre des couples, La manipulation au cinéma
