Le vent nous emportera : la critique du film et le test blu-ray (1999)

Drame | 1h38min
Note de la rédaction :
9/10
9
Le vent nous emportera, affiche du film d'Abbas Kiarostami

  • Réalisateur : Abbas Kiarostami
  • Acteurs : Behzad Dourani
  • Date de sortie: 24 Nov 1999
  • Année de production : 1999
  • Nationalité : Iranien, Français
  • Titre original : : باد ما را خواهد برد, Bād mā rā Khāhad bord
  • Titres alternatifs : The Wind Will Carry Us (International), Il vento ci porterà via (Italie), Kaze ga fuku mama (Japon), El viento nos llevará (Espagne), De wind zal ons meenemen (Pays-Bas), Der Wind wird uns tragen (Allemand), Vinden bär oss (Suède)
  • Scénariste : Abbas Kiarostami
  • D'après une idée de : Mahmoud Aiden
  • Directeur de la photographie : Mahmoud Kalari
  • Monteur : Abbas Kiarostami
  • Compositeur : Peyman Yazdanian
  • Producteurs : Marin Karmitz, Abbas Kiarostami
  • Sociétés de production : MK2 Productions
  • Distributeur : MK2 Diffusion
  • Editeur vidéo : MK2 Potemkine
  • Date de sortie vidéo : 18 septembre 2002 (DVD), 7 juillet 2020 (DVD, blu-ray)
  • Box-office France / Paris-Périphérie : 136 460 entrées / 49 783 entrées
  • Box-office USA : 259 510 $
  • Budget : -
  • Classification : Tous publics
  • Formats : 1.85 : 1 / Couleurs / Mono
  • Festivals et récompenses : Sélection officielle Venise 1999 (Grand Prix Spécial du Jury, Prix Fipresci)
  • Illustrateur / Création graphique : Affiche cinéma 1999 © Nuit de Chine (Agence) Tous droits réservés / All rights reserved
  • Crédits : © MK2 Diffusion Tous droits réservés / All rights reserved
Note des spectateurs :

Le vent nous emportera fait partie des œuvres majeures de Kiarostami, donc du cinéma mondial : on y trouvera ce style inimitable au service d’une intrigue apparemment anodine, qui se révèle lentement dans sa profondeur et sa richesse.

Synopsis : Des étrangers en provenance de Téhéran arrivent pour un court séjour à Siah Dareh, un village du Kurdistan iranien. Les habitants ignorent la raison de leur venue. Les étrangers flânent surtout dans l’ancien cimetière et font croire aux villageois qu’ils sont à la recherche d’un trésor.

Kiarostami dans sa belle époque

Critique : Le vent nous emportera, tourné un an après la Palme d’Or (Le goût de la cerise) appartient à la belle période française de Kiarostami, celle où il jouissait à la fois d’une reconnaissance critique et d’un public fidèle, intrigué par ces œuvres énigmatiques et limpides. D’une certaine manière, personne n’a été surpris par cet opus majeur : on y retrouvait le sens de la durée, le jeu avec le non-dit et non montré, et la minceur apparente de l’anecdote. Mince, l’histoire l’est superficiellement : une équipe de télévision débarque dans un petit village du Kurdistan pour y filmer une coutume funéraire (des femmes qui se lacèrent le visage). A partir de cet argument ténu, le cinéaste iranien bâtit un métrage complexe, qui tire de maints détails une richesse insoupçonnée.

On peut y voir l’itinéraire d’un homme, Behzad, venu dans ce village pour en faire son profit et qui en repart transformé. D’abord désagréable, intrusif, il ne pense qu’à lui, utilisant un enfant, cherchant à voir comme à savoir sans contrepartie. Les habitants du village, qui l’appellent « M. l’ingénieur » par respect, sont dans le don permanent, tout en ne le questionnant pas. Lui, au contraire, interroge sans cesse et, symboliquement, fait souvent répéter son interlocuteur tant ils ne parlent pas le même langage. Il ne donne pas, il prend (les pommes, le lait, l’os humain) ; son équipe, qu’on ne verra pas, se conduit encore plus mal, notamment en mangeant des fraises tout en critiquant leur goût. Kiarostami refuse même de les faire exister, de leur accorder le droit d’apparaître à l’image. Dans ce grand film du hors-champ, ils sont les oubliés, méprisés par le cinéaste comme eux méprisent les villageois. Bezhad, pour en revenir à lui, ne cesse de faire des rencontres qui, dans un premier temps, sont sans effets : qu’il parle à l’enfant qui lui sert de guide et contre lequel il se fâche injustement ou à Yossef, qui creuse un trou mais qu’on ne verra jamais, il ne tire aucune leçon de leurs paroles. Mais un événement dramatique, pas celui qu’on attendait, modifie sa vision : un éboulement qui engloutit Yossef le conduit à son tour à donner (sa voiture pour secourir, l’os rendu à la rivière dans le magnifique plan final) et à admettre. Quand, le lendemain, après la seule nuit évoquée à l’écran, il comprend que la centenaire est décédée, il devrait faire son reportage et se réjouir, mais il a changé et se contente de quelques photos volées, comme à contrecœur, avant de s’enfuir. C’est qu’il a compris la leçon que tirera juste après le médecin à moto : l’essentiel n’est ni la spécialisation, ni l’attente d’un hypothétique au-delà, mais la contemplation de la nature. Autrement dit, il ne faut pas intervenir en voulant changer le réel, mais le regarder dans ce qu’il a de mieux, et améliorer ce qui peut l’être.

Un monde sans fin

Dans une séquence qui vaut mise en abyme, Bezhad retourne une tortue à la carapace abîmée et la laisse sur le dos. Geste cruel, gratuit, intervention malveillante. Mais quand il part, Kiarostami cadre la tortue qui, toute seule, retrouve le sol et continue sa marche. La réalité se moque des minables tentatives d’un Bezhad ; il aurait mieux valu qu’il se contente d’admirer placidement. D’ailleurs, la tortue n’est pas le seul animal du film, et tous prennent un sens métaphorique : le bousier et sa tâche infinie, les chiens qui se disputent mais sans quitter le jeu, et les chèvres, omniprésentes, qui évoquent aussi bien la sexualité (un accouplement furtif), thème majeur du film, que l’observation tranquille qui rejoint celle du médecin. C’est encore une chèvre qui regarde sans le voir l’os flotter à la fin. Et que dire de la vache, dans la scène somptueuse de la traite dans le noir, qui rejoint la jeune fille dans le hors-champ ?

Hors-champs et lenteurs scrupuleuses pour une œuvre de l’espace et du détail

Si Le vent nous emportera est d’une richesse inouïe dont les quelques lignes qui précèdent ne donnent qu’une vague idée, il est aussi d’une beauté quasi picturale quand le cinéaste cadre les magnifiques paysages avec leurs routes en lacets qu’il affectionnait tant, ou ce village curieux que le protagoniste arpente en tous sens, des rues aux toits en passant par les terrasses. Il y a chez Kiarostami une maîtrise de l’espace, qui vaut celle de la durée. Jouant sur les points de vue (plongée, profondeur de champ, panoramiques…) comme sur les plans longs, il crée un univers à part, reconnaissable entre mille. Contrairement à Bezhad, il filme en toute retenue (on ne pénètre pas dans les intérieurs, on ne montre pas la mort), ouvert à ce qui peut advenir. Le village lumineux, au départ labyrinthique, s’organise peu à peu, par les allées et venues des personnages, en de longs plans sans ellipses, qui font qu’avec Bezhad, il nous devient familier. Le spectateur fait aussi son chemin, découvre ce qui était caché, dans la mesure souhaitée par Kiarostami : le cinéaste refuse en effet, comme à son habitude, les grandes explications psychologiques ; le réel conserve une part d’ineffable, irréductible au scénario comme à la mise en scène.

On n’a fait ici qu’effleurer l’infinie richesse de cette œuvre majeure. D’autres fils pourraient être tirés, et l’on recommande chaudement les bonus qui éclairent des aspects différents (la sexualité, l’audace, la communication, la politique) sans épuiser le sens d’un film limpide qui dissimule derrière une narration dépouillée de précieux secrets.

Le vent nous emportera, affiche du film d'Abbas Kiarostami

Affiche © Nuit de Chine (agence)

 Le test Blu-ray

Le vent nous emportera, blu-ray

© MK2, Potemkine

 Compléments : 4/5

Il n’y a que trois bonus, mais de poids. Le film vu par Agnès Devictor (24mn) propose une lecture intéressante (« film sur la communication »), d’autant qu’elle s’appuie sur une connaissance des mœurs et de la culture iranienne qui éclaire certains passages d’un jour nouveau (le « troisième travail », le rasage, la scène dans l’étable). La Leçon de cinéma d’Abbas Kiarostami (51mn) est un commentaire profond de son film, où l’on apprendra entre autres qu’on peut faire un travelling pour complaire à son équipe et le regretter, que le cinéaste iranien n’aimait pas le « cinéma en conserve ». Plus largement, c’est à un véritable art poétique qu’il se livre, riche et stimulant. Enfin, le long making-of souligne l’extrême précision de son travail. Avouons cependant que dans ce dernier supplément, l’ennui guette parfois.

L’image du Blu-ray : 4/5

 La restauration a redonné au film un éclat magnifique si bien que le moindre détail (et on sait leur importance chez Kiarostami) apparaît dans sa beauté retrouvée. Pour une œuvre aussi plastiquement travaillée, le Blu-ray est indispensable.

Le son du Blu-ray : 4/5

La seule version originale (DTS-HD 2.0) propose un son clair, limpide même. Si évidemment rien de spectaculaire n’advient, l’attention portée aux bruitages et aux dialogues s’en trouve soulignée.

Critique et test blu-ray : François Bonini

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Le vent nous emportera, affiche du film d'Abbas Kiarostami

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