Film d’aventure qui ébauche aussi une réflexion philosophique sur le pouvoir, Le Prince enchaîné est un spectacle généreux aux couleurs kitsch qui ravira les amateurs de longs métrages old school.
Synopsis : Le roi de Pologne Basilio a fait enchaîner son fils Segismundo dans une tour, à la suite d’une prophétie qui prédit que le prince apporterait le désastre dans le pays et la mort du roi. Aimant malgré tout son fils, le roi ordonne sa libération le temps de le mettre à l’épreuve. Mais, ayant goûté à la liberté, Segismundo refuse de reprendre les chaînes.
L’adaptation d’une pièce de théâtre classique datant de 1636
Critique : Cinéaste populaire espagnol qui a officié durant le franquisme, Luis Lucia a œuvré dans tous les genres, passant allègrement de la comédie au mélodrame jusqu’au film de cape et d’épée. En 1959, il rencontre un très gros succès grâce à Molokai, la isla maldita (1959) où il fait découvrir au grand public local le comédien de théâtre Javier Escrivá. Comme le long métrage a cassé la baraque, il n’est pas très difficile de mettre sur pied un nouveau projet commun intitulé Le Prince enchaîné (1960).
En fait, derrière ce titre passe-partout se cache une adaptation de la pièce de théâtre La vie est un songe de Pedro Calderón de la Barca, datant de 1636. Il s’agit donc d’un grand classique de la littérature espagnole qui doit subir un toilettage pour être adapté en film d’aventures. Tout d’abord, les auteurs se permettent une incongruité en situant le long métrage dans une Pologne fantasmée où tous les personnages ont des noms espagnols et s’expriment dans la langue de Cervantès. D’ailleurs, un carton préliminaire prévient le spectateur de cette liberté prise par l’équipe artistique. Et pourquoi pas après tout, puisque l’œuvre d’origine n’a absolument rien d’historique et que le but est justement de se situer sans cesse aux frontières du rêve et de la réalité.
Entre conte philosophique et geste hollywoodienne
Et de fait, dans Le Prince enchaîné, les costumes sont fantaisistes sur le plan historique, tandis que les paysages sont clairement ibériques et non polonais. D’ailleurs, les paysages naturels aux alentours de Madrid contribuent beaucoup au plaisir éprouvé durant la projection de ce film de cape et d’épée qui n’évacue pas la dimension philosophique de la pièce d’origine. Toutefois, Luis Lucia se sert de l’imposant budget dont il bénéficie pour faire de son film un spectacle chatoyant, assez proche des œuvres hollywoodiennes tournées à la même époque par Richard Thorpe.

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D’ailleurs, outre l’efficacité à l’hollywoodienne, on signalera aussi l’influence du péplum italien, notamment dans les costumes arborés par Javier Escrivá, dont le look évoque celui de Steve Reeves dans Les Travaux d’Hercule (Pietro Francisci, 1958). Au niveau de l’esthétique, le film ressemble davantage aux productions des années 50 avec leurs éclairages vifs et sans zone d’ombres. Cette forme n’a pas forcément très bien vieillie, mais elle correspond à une mode qui plaisait au grand public, avide de découvrir des fresques en couleurs, à l’heure où beaucoup de films étaient encore en noir et blanc, tandis que le petit écran était lui aussi confiné au noir et blanc.
De grands acteurs de la scène espagnole
En tout cas, Luis Lucia parvient à créer un équilibre judicieux entre scènes d’action spectaculaires et violentes et intrigues de palais avec multitude de dialogues bien écrits. On se croirait parfois dans une pièce de Shakespeare lorsque les protagonistes doutent de leur propre existence. Ces réflexions philosophiques ne sont, bien entendu, guère approfondies, mais elles offrent une plus-value certaine au film d’aventures chevaleresque habituel.
Enfin, le long métrage bénéficie d’une interprétation qui évite la déclamation, alors que le casting comprend de grands noms de la scène espagnole. Parmi eux, on note la présence du grand Antonio Vilar, mais aussi de Luis Prendes dans le rôle du fourbe de service. Bien entendu, Javier Escrivá est également imposant en colosse qui va se jouer du destin. Face à lui, María Mahor n’est pas qu’une potiche comme souvent à l’époque et la jeune femme est décrite comme une guerrière capable de se défendre.
Gros succès dans son pays, Le Prince enchaîné est parvenu à sortir au Mexique. En ce qui concerne la France, le métrage est demeuré inédit à Paris et serait sorti uniquement en province à partir du 5 juillet 1963. Désormais, les cinéphiles peuvent le découvrir dans une belle édition chez Artus Films.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 5 juillet 1963
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© Artus Films, Mercury Films / Jaquette : Benjamin Mazure (design) d’après une affiche de Mac. Tous droits réservés.
Biographies +
Luis Lucia, Antonio Vilar, Paul Naschy, Antonio Molino Rojo, Javier Escrivá, María Mahor
Mots clés
Cinéma espagnol, Film de cape et d’épée, Le Moyen-Age au cinéma, La chevalerie au cinéma, Les relations fils-père au cinéma
