Tableau plutôt juste de l’ère post-Soviétique russe, Le Mage du Kremlin embrasse trente ans d’histoire avec une certaine virtuosité, tout en manquant de profondeur sur le plan purement politique.
Synopsis : Russie, dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, un jeune homme à l’intelligence redoutable, Vadim Baranov, trace sa voie. D’abord artiste puis producteur de télé-réalité, il devient le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu, le futur « Tsar » Vladimir Poutine.
Un personnage fictif, mais très proche de son modèle
Critique : En 2022, l’écrivain italo-suisse Giuliano da Empoli a publié Le Mage du Kremlin, un roman écrit en français qui s’est vendu à plus de 400 000 exemplaires, profitant notamment de l’actualité entourant Vladimir Poutine à l’heure où il entamait l’invasion de l’Ukraine. Afin de ne pas être inquiété, le romancier a inventé une figure de conseiller du maître du Kremlin nommé dans le roman Vadim Baranov. Pour créer ce personnage fictif, da Empoli s’est tout de même très librement inspiré du parcours de Vladislav Sourkov.

© 2025 Curiosa Films, Gaumont, France 2 Cinéma. Tous droits réservés.
Ainsi, on retrouve dans le roman la même trajectoire improbable de cet homme qui a débuté comme metteur en scène au cœur du théâtre avant-gardiste, avant de se convertir pleinement au capitalisme durant les années 90 et de finir par être un proche conseiller de Vladimir Poutine. C’est ce trajet passionnant que le cinéaste Olivier Assayas et le scénariste Emmanuel Carrère ont souhaité retracer dans cette adaptation cinéma apparemment très proche du bouquin d’origine. Effectivement, plus qu’un véritable biopic qui serait consacré au nouveau tsar de Russie, Le Mage du Kremlin constitue davantage un tableau historique de l’ère post-soviétique.
Un tableau pertinent de la Russie des années 90
Ainsi, durant trois quarts d’heure, le long métrage s’attache à décrire la Russie des années 90 marquée par l’empreinte de Boris Eltsine. Vieillissant et affaibli – on adore la scène de son discours où on l’attache à sa chaise pour éviter qu’il s’effondre sur la table – Boris Eltsine n’a été qu’un homme de paille qui a laissé prospérer des oligarques dont les activités n’étaient pas toujours claires. Après une très longue période d’autoritarisme, le peuple russe s’est lancé dans un capitalisme effréné marqué par l’essor du bling-bling et l’irruption de fortunes considérables liées à la vente des biens d’Etat.
Olivier Assayas décrit avec talent cette période de surgissement démocratique allié au déferlement d’une culture trash volontiers outrancière, après tant d’années de censure. A l’aide d’une caméra particulièrement mobile, de nombreuses séquences de boites de nuit, mais aussi de représentations théâtrales avant-gardistes, Assayas se plonge avec délectation dans cette atmosphère décadente qui rejoint l’ambiance déjà présente dans son lynchien Demonlover (2002).
Comment une démocratie naissante bascule dans l’autoritarisme ?
Bien évidemment, après cette première partie enivrante, Le Mage du Kremlin évolue dans sa forme lorsqu’il investit les bureaux des conseillers du pouvoir. Dès lors, l’esthétique s’avère volontairement plus froide, la caméra plus rigide et le jeu des acteurs plus strict. En fait, le réalisateur calque sa réalisation sur le raidissement progressif du pouvoir et le passage d’une démocratie gangrenée par le fric à une autocratie proche de la dictature.

© 2025 Curiosa Films, Gaumont, France 2 Cinéma. Tous droits réservés.
Si l’on apprécie assurément le portrait qui est fait de la Russie des trente dernières années, le film échoue davantage à faire comprendre l’évolution psychologique du personnage interprété par un Paul Dano un peu pétrifié. Certes, on découvre comment il parvient à séduire Vladimir Poutine (excellent Jude Law, au magnétisme inquiétant), mais on aurait aimé en savoir plus sur l’influence réelle des théories du conseiller sur le nouveau maître du Kremlin. Poutine est présenté d’abord comme un fonctionnaire discret et sans ambition, avant qu’il prenne conscience de la possibilité de devenir un nouveau Staline, homme qu’il admire par-dessus tout.
Le Mage du Kremlin survole parfois certaines thématiques pourtant passionnantes
En fait, même si Olivier Assayas revient sur de nombreux faits historiques majeurs (les deux guerres en Tchétchénie, l’incident du sous-marin Koursk, l’invasion de la Crimée et les J.O. de Sotchi), il n’insiste pas suffisamment sur le mécanisme de prise de décision de Poutine et sur le rôle de ses conseillers (en ont-ils d’ailleurs ?). Cependant, on aime beaucoup sa description de la création d’une agence de trolls afin d’infester l’internet du monde entier, dans le but de valider le récit alternatif russe et de déstabiliser les puissances occidentales.
Plus à l’aise dans la fiction pure que dans la description des coups bas politiques, Olivier Assayas a toutefois le grand mérite de s’attaquer à une figure majeure de la politique mondiale des trente dernières années. Il le fait avec un film long, mais non dénué de dynamisme et qui possède une véritable vision de cinéma. Tourné à Riga (en Lettonie) en langue anglaise pour pouvoir mieux s’exporter, Le Mage du Kremlin échoue tout de même à percer les mystères entourant ces figures du pouvoir. On peut simplement regretter que, malgré sa longue durée, le film survole parfois certaines thématiques pourtant essentielles et passionnantes.
Des acteurs inégalement inspirés
Pour l’aider dans son entreprise, Assayas peut compter sur Jude Law et Will Keen, tous deux excellents, tandis que Paul Dano et Alicia Vikander demeurent davantage en retrait. Comme souvent avec le cinéaste, on notera enfin un usage judicieux d’une bande sonore composée essentiellement de musiques pop et électro des années 2000-2010, contribuant à l’efficacité du spectacle. Présenté à la Mostra de Venise 2025, Le Mage du Kremlin n’a obtenu aucune récompense et n’a convaincu qu’une partie de la critique, ce qui n’est guère étonnant. En tout cas, le métrage a le mérite de susciter la discussion après la projection, et c’est déjà beaucoup.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 21 janvier 2026

Design : Time Tomorrow © Curiosa Films, GaumonT, France 2 Cinéma.
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Olivier Assayas, Jude Law, Jeffrey Wright, Paul Dano, Emmanuel Carrère, Alicia Vikander, Will Keen
Mots clés
Cinéma français, Biopic, Thrillers politiques, La Russie au cinéma, La politique au cinéma, La corruption au cinéma, La dictature au cinéma