Le détroit de la faim est une œuvre immense de modernité et de cinématographie ingénieuse considérée à raison comme l’un des meilleurs films du cinéma japonais.
Synopsis : Le 20 septembre 1947, le ferry assurant la liaison entre les îles de Hokkaido et Honshu sombre suite au passage d’un violent typhon. Après la tempête, deux corps non identifiés sont découverts parmi les noyés. Il s’agirait des meurtriers de la famille Sasada, prêteurs sur gages pillés le jour des intempéries, que des témoins auraient vu fuir en mer, profitant du chaos du naufrage. L’inspecteur Yumisaka part à la recherche du troisième complice, Inukai, qui s’est réfugié chez une prostituée du nom de Yae…
Bienvenue chez Tomu Uchida, auteur méconnu du cinéma japonais
Critique : 2006. Wild Side, éditeur en pleine ascension, dans sa meilleure phase historique, éditait le coffret trois films de Tomu Uchida. Le chat hérissé a du pif. L’auteur aux 50 ans de carrière est totalement inconnu des cinéphiles de l’époque, autre que les aficionados avisés de la production nippone. C’est une première occidentale. Peut-être mondiale.
Il faut rappeler que les œuvres d’Uchida ne sortent pas en France, ni même en Europe, et le format physique lui est interdit dans nos contrées. La découverte du Mont Fuji et la lance sanglante (1955), de Meurtre à Yoshira (1960) et du Détroit de la faim (1965), renforcée par des éditions solos, attise les curiosités. Et c’est donc en toute logique qu’elle sera accompagnée par un autre coffret, cette fois-ci 6 DVD. Il s’agit de la saga biographique et fantasmée autour de Miyamoto Musashi, d’après l’œuvre fleuve de Eiji Yoshikawa, toujours chez Wild Side, au milieu des années 2010.
Depuis, Wild Side a quelque peu perdu de sa superbe en raison des problèmes financiers de la maison mère Wild Bunch, et c’est Arrow Vidéo, qui a repris le flambeau occidental, avec la parution de trois œuvres d’Uchida en blu-ray : Mont Fuji et la lance sanglante (1955), La renarde folle (1962) et Le détroit de la faim (1965). En France, Carlotta profite de l’opportunité pour sortir ce dernier en blu-ray dans la foulée et permettre à une nouvelle génération de se plonger dans le travail d’Uchida via une copie HD essentielle pour profiter de la maestria de son cinéma.
Un monument du cinéma japonais en trois heures de cinéma total
Le détroit de la faim, proposé dans sa version intégrale de trois heures, est à juste titre considéré comme un monument du cinéma japonais, certains le positionnant parmi les dix meilleurs films japonais de l’histoire. Le travail d’adaptation est impressionnant, Uchida partant d’un matériau littéraire de Tsutomu Minakami de 1700 pages et plonge le spectateur dans le Japon ruiné de l’après guerre, au gré d’une narration alambiquée et fascinante couvrant pas moins de dix années autour d’une tempétueuse enquête pour homicide.

Artwork © Tony Stella (pour Arrow Video). All Rights Reserved
Le cinéaste, même si en fin de carrière – il a commencé à l’époque du muet, au milieu des années 1920, et décèdera peu après, au début des années 70 -, fait montre d’un travail époustouflant de modernité et d’ingéniosité quand l’Europe est traversée par la Nouvelle Vague. Uchida, au-delà de tout classicisme, ponctue l’âge d’or du cinéma japonais d’un jalon noir, aux portes d’un réalisme social plombant, disséquant la psychologie peu manichéenne, à l’aise dans le gris de l’âme des personnages, invitant la misère et la faim d’une époque, au gré d’une foultitude de personnages secondaires, de détails qui n’alimentent pas directement l’intrigue policière, mais l’enrichit au point de détourner le résultat d’un seul genre.
Le détroit de la faim, à la croisée du drame naturaliste et du polar
En s’attaquant à la corruption, celle d’un notable aux mains sales, Le détroit de la faim investit surtout la vie des petites gens, avec la puissance au sens littéral d’un typhon, celui qui ouvre l’intrigue, détruisant un village, coulant un ferry avec à son bord un filet de cadavres à pêcher le lendemain sur la plage, et camouflant un crime augural qui va déclencher une enquête pointilleuse, obsessionnelle, et pourtant parfois délaissée par une narration chorale surprenante.
Avec ses chœurs austères qui renvoient à un cinéma tortueux qui serait celui du fantastique et du fatum, Le détroit de la faim jette des pistes qui sont autant d’angles narratifs, psychologiques et esthétiques qui imbiberont toute sa durée hallucinée de cinéma fleuve, jusqu’à son dénouement final, abrupt et contemplatif, qui pourrait évoquer un Reygadas en noir et blanc.
Une poésie fantastique angoissante
Tomu Ochida, auteur de la conviction très politisé, est fidèle à ses préoccupations sociales et naturalistes qui ont largement ponctué une partie de son œuvre. Il utilise son art qu’il plaque à des mouvements de caméra et des compositions étonnantes, autant dans le gigantisme de la séquence catastrophe du début que dans l’intimisme. Il donne ainsi de la consistance aux affres de son époque et s’applique à dénoncer avec le brio de la fiction le sordide du réel. La condition sociétale de la femme misérable, contrainte à la prostitution, dans un Japon patriarcal sur le point d’interdire cette activité, n’en est qu’un des exemples les plus saisissants, au travers du personnage jouée par la grande Sachiko Hidari que l’on connaît surtout pour La femme insecte de Shohei Imamura (1963).
Film somme dans le drame social, teinté de poésie fantastique angoissante, Le détroit de la faim appartient définitivement aux monuments du cinéma injustement dissimulés aux cinéphiles par des concours de circonstances culturelles que la mondialisation de l’image permet aujourd’hui d’abattre avec fronde. Le blu-ray de Carlotta est donc une invitation à s’évader des normes aliénantes d’une cinéphilie étriquée. On ne les en remerciera jamais assez.

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Le test blu-ray
Carlotta propose Le détroit de la faim d’Uchida dans une édition simple, au tarif accessible, en dehors de ses prestigieuses collections. Un choix qui s’explique par le peu de notoriété de l’auteur en France et d’un potentiel de ventes forcément moindre. En revanche, l’œuvre étant sublime, cela ne signifie en rien qu’il s’agit d’une sortie anodine. Avec un visuel exclusif de Dark Star, l’Etoile Graphique, cela demeure une belle édition, avec fourreau, dans des conditions optimales au vu de la genèse de ce drame de 3h03.
Suppléments : 2 /5
A l’instar du blu-ray Arrow, l’édition française de Carlotta ne croule pas sous les bonus. Le seul supplément est une présentation de 27 minutes du cinéaste Tomu Uchida, par un auteur Britannique, spécialiste du cinéma japonais. Jasper Sharp revient particulièrement sur les différentes raisons qui ont condamné le cinéma d’Uchida à ne pas exister en dehors du marché nippon. Spoiler, la Toei en est quelque peu responsable.
Une bande-annonce originale est proposée.
Image : 3.5 / 5
Visuellement, la copie n’est pas parfaite. Cela s’explique par les choix artistiques originaux. Le film a été essentiellement tourné dans un 16mm qui a été gonflé en 35. Ces séquences ont un rendu historiquement plus faible, moins scrupuleux, malgré tous les efforts des éditeurs pour proposer une copie HD remarquable. Celle-ci l’est pourtant dans sa propreté, la netteté de bien des séquences permettant d’appréhender la profondeur de champ qu’affectionne l’auteur tout au long du métrage.
Dans tous les cas, le film ne pourra pas être tourné à nouveau et il faudra se contenter de cette retranscription fine et très satisfaisante d’une oeuvre impérative pour toute collection cinéphilique.
Son : 3.5 / 5
Le blu-ray ne propose qu’une piste en version originale, puisqu’aucune VF n’existe, faute d’une sortie en salle. Le Mono inhérent aux années 60 est peu puissant, mais aucunement parasité par des soufflements ou grésillements.
Le site de Carlotta

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Biographies +
Tomu Uchida, Yoshi Katô, Ken Takakura, Rentaro Mikuni, Sachiko Hidari, Kôji Mitsui, Hideo Murota