Œuvre de commande, Le démon des eaux troubles a permis à Samuel Fuller de livrer un bon film de sous-marin et donc de conforter sa position au sein de l’industrie cinématographique hollywoodienne au milieu des années 50. Agréable à défaut d’être mémorable.
Synopsis : A Tokyo, un groupe composé de scientifiques, d’hommes d’affaires et de diplomates paient les services d’un ancien Marine pour mener à bien une expédition sous-marine en Alaska. Une explosion nucléaire détectée en Arctique serait la preuve de l’existence d’une base atomique dirigée par des communistes, pouvant mener à bien une Troisième Guerre Mondiale…
Un film de sous-marin commandité par Darryl F. Zanuck
Critique : Réalisateur indépendant qui a déjà tourné plusieurs films de guerre, Samuel Fuller est finalement engagé par Darryl F. Zanuck pour réaliser le film noir Le port de la drogue (1953), avec Richard Widmark en vedette. Le long-métrage, malgré un sujet difficile, rencontre un beau succès, ce qui motive Zanuck pour reformer le duo Fuller-Widmark, cette fois-ci sur une production plus coûteuse. Il s’agit de développer une intrigue imaginée par David Hempstead avec l’aide du scénariste Jesse Lasky Jr. et qui va donner corps à ce Démon des eaux troubles (1954).
Premier long-métrage en couleurs de Samuel Fuller, cette œuvre de commande s’inscrit dans un genre très balisé, à savoir le film de sous-marin. Effectivement, après une introduction qui se déroule en France, les différents personnages sont chargés d’une mission qui les contraints à traverser le Pacifique à bord d’un sous-marin. Se servant du contexte tendu lié à la guerre froide qui fait rage depuis déjà quelques années, les auteurs ont ainsi imaginé une aventure qui prendrait pour fondement la menace nucléaire.
Samuel Fuller confirme son farouche anticommunisme
Fuller décrit donc ici l’alliance entre un mercenaire américain incarné avec autorité par Richard Widmark et des scientifiques français afin de déjouer un complot international communiste. On retrouve d’ailleurs ici l’anticommunisme classique qui innerve l’intégralité du cinéma américain de l’époque, et particulièrement celui de Samuel Fuller, grand pourfendeur de la menace rouge. Toutefois, le scénario ne cherche aucunement à accabler les antagonistes qui demeurent finalement peu présents à l’écran. Si l’anticommunisme primaire irrigue bien l’intrigue, il ne se fait jamais théorique.
En bon artisan soucieux de livrer un produit conforme aux attentes du producteur, Samuel Fuller tourne ici un vrai film d’aventure qui se veut avant tout divertissant. Il tire donc les ficelles du script avec habileté, même si tout ceci ressemble fort à une histoire fantaisiste à la Tintin. Ainsi, il parvient à créer un véritable suspense, y compris dans les séquences sous-marines. Il profite notamment de bons effets spéciaux (compte tenu de l’époque, bien évidemment). Ainsi, les maquettes de sous-marin sont plutôt crédibles, tandis que les quelques séquences usant de transparences sont plutôt habilement troussées.
Les films de sous-marin au cinéma
Premier film en couleurs de Samuel Fuller
Visiblement heureux de passer à la couleur et au CinemaScope, Fuller s’en donne à cœur joie en matière de photographie. On peut ainsi saluer le travail du chef opérateur Joseph MacDonald qui ose s’affranchir de toute forme de réalisme pour habiller l’écran de couleurs bariolées harmonieusement agencées. On aime notamment beaucoup les séquences situées sur l’île, toutes tournées en studio. Ici, les auteurs ne cherchent même pas à dissimuler le caractère factice du décor et se livrent à un véritable habillage de l’image par la couleur, un peu dans l’esprit de ce que fera quelques années plus tard un certain Mario Bava en Italie.
Le long-métrage ne tiendrait pas si bien la route de nos jours sans l’implication des acteurs. Richard Widmark est toujours aussi solide, soutenu par un Victor Francen charismatique, tandis que Bella Darvi s’impose sans conteste comme la vraie révélation du film, dans un rôle féminin qui ne se résume pas à jouer la potiche, comme trop souvent à l’époque. Seule femme d’un casting intégralement masculin, Bella Darvi parvient à éclipser bon nombre de ses partenaires et développe ainsi un beau personnage.
Le démon des eaux troubles, film mineur, mais agréable
On peut par contre regretter l’omniprésence de la musique martiale d’Alfred Newman, assez pénible à terme, ainsi qu’une conclusion plutôt fantaisiste qui vient nous rappeler que l’œuvre est avant tout destinée à divertir le grand public.
Film mineur, mais loin d’être négligeable, Le démon des eaux troubles a connu un joli succès international et a permis de consolider la position de Samuel Fuller. En France, le long-métrage a convaincu 1 413 564 plongeurs de faire le déplacement, essentiellement en province. Largement oublié depuis, le film est désormais édité en DVD dans une copie très convaincante chez ESC Editions. Les amateurs du cinéma de Samuel Fuller pourront y trouver leur plaisir, même s’il s’agit d’une œuvre peu personnelle.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 8 décembre 1954
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