L’ultime film de Béla Tarr condense son art en 2h26mn d’une vision absolument noire d’une apocalypse sans dieu. Le Cheval de Turin
Synopsis : Le 3 janvier 1889, sur la piazza Alberto de Turin, le philosophe Friedrich Nietzsche se jeta, en pleurant, au cou d’un cheval de fiacre épuisé et brutalisé par son cocher. Puis il perdit connaissance. Après cet évènement, il n’écrivit plus jamais et sombra dans la folie. Le Cheval de Turin raconte l’histoire du cheval, de son maître et de la fille de celui-ci, vivant tous les trois dans une ferme reculée.
Critique : Le cinéaste Béla Tarr tient avec Le Cheval de Turin sa plus belle revanche. Conspué à Cannes en 2007 par des festivaliers somnolants avec son adaptation de Simenon L’homme de Londres, cet auteur intransigeant, renommé pour porter inlassablement sa caméra dans de très longs plans séquences en quête d’une vérité nichée dans un noir et blanc fécond en douleurs et désespérances humaines, a obtenu l’Ours d’Argent à Berlin lors de la 61e Berlinale en 2011. Toute la puissance d’évocation du cinéaste hongrois a enfin pu être reconnue par des professionnels finalement admiratifs devant cette œuvre magnifique qui, faute d’être un film somme (celui-ci il l’a réalisé au début des années 90, il durait 435mn et s’intitulait Sátántangó), sert de conclusion cohérente à sa filmographie, qu’il a choisi de clore cette même année, avec cette nouvelle toile de maître au goût saumâtre d’apocalypse.

© T.T. Filmműhely, MPM Film, Zero Fiction Film, Vega Film, Werc Werk Works. All Rights Reserved.
Le Cheval de Turin est donc l’ultime joyau du cinéaste qui ne revînt jamais à la réalisation, jusqu’à sa mort, en 2026, à l’âge de 70 ans. Dès 2011, il rejoignait instantanément Les Harmonies Werckmeister parmi ses jalons indiscutables d’une cosmogonie terreuse et d’une mélancolie effroyable, où les éléments exacerbent la misère plus qu’ils ne la balaient, où les traits des personnages sont creusés par une vie chevrotante de solitude, où le socialisme et ses idéaux ne sont que les lointains souvenirs d’un naufrage humain dont il ne reste plus que la misère.
Avec Le Cheval de Turin, le cinéaste hongrois convoque, comme toujours, l’art de la photographie pour immortaliser dans le cliché-séquence des scènes d’une vie recluse, loin du capitalisme bercé par les illusions de la consommation. Point de sourire esquissé au coin des lèvres, le bonheur n’habite pas son cinéma et encore moins la vie de cet homme infirme et de sa fille, qui (sur)vivent de la terre et de ses pommes (le rituel du repas de la patate, décliné plusieurs fois avec un point de vue différent, lors d’instants minimalistes signifiants). La désespérance foisonne, avec un cheval sinistre comme seul moyen de communication vers l’extérieur lointain, et l’eau, désormais tarissable, d’un puits dont le fond sec annonce l’inexorable fin. De leur monde et donc du monde tout court qui s’éteindra avec eux en cette absence de divin.

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Dans une ambiance de calamité où les vents tempétueux ne cessent d’hurler, alourdissant les tâches arides de cette famille stérile, c’est toute l’absurdité de la condition humaine qui est mise en exergue. La caméra de Béla Tarr se fond avec le trait du peintre naturaliste ; elle fige dans l’espace temps les labeurs quotidiens de ces deux paysans. Autant de rituels laborieux et vains qui s’apparentent à des toiles de maître, natures mortes ou mises en scène de paysannerie que n’aurait pas renier Jean-François Millet. Comme chez le peintre français, l’atavisme est prégnant et l’instinct de l’Être le porte vers la lumière. Mais quand la flamme s’estompe, c’est tout l’espoir, déjà bien maigre, qui est dévoré par les ténèbres.
Morbide, Le Cheval de Turin ne l’est pourtant pas. Avec l’omniprésence d’une musique de mélancolie et de spirale signée par son fidèle collaborateur Mihály Vig, Béla Tarr et ses protagonistes semblent déjà avoir fait le deuil de la vie. Le regard que porte sur sa fille ce père handicapé, déchu de son statut patrarcal de protecteur et de chef de famille, est celui d’une infinie tristesse. Se souvient-il de son épouse qui n’est plus ? Voit-il dans les yeux de sa fille la même abdication face à l’ordre des choses ?
Lente succession de situations répétitives (outre les repas, il y a celui du coucher où la fille doit dévêtir son père, du réveil sans conviction, de la récupération fastidieuse de l’eau du puits…), Le Cheval de Turin interpelle par sa force contemplative. Objet d’une précision artistique qui confine au génie, celle de son auteur jusqu’au-boutiste qui n’a jamais capitulé face aux systèmes (politiques, cinématographiques…), il s’agit encore une fois d’un instant de grâce intemporel, qui suspend l’espace temps, pour nous immerger dans une manifestation artistique totale, la plus belle de toute, de celles qui essorent et bouleversent.

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Le Cheval de Turin est donc des cinémas certes arides mais majeurs, à classer au Panthéon du 7e art aux côtés de Tarkovski ou de Wojciech Has, n’en déplaise à Béla Tarr l’agnostique qui n’appréciait pas forcément la comparaison, mais qui a finalement abdiqué de la vie pour rejoindre ces deux grands poètes du sublime. Notre reconnaissance et admiration lui seront éternelles.

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Box-office de Le Cheval de Turin
Beau succès dans le circuit art et essai, Le cheval de Turin sort le 30 novembre dans 2 cinémas parisiens où le succès est considérable, avec 4 239 spectateurs. La présence de Béla Tarr en France, notamment pour la rétrospective au centre George Pompidou. Sur l’ensemble de la France, le film entre 35e place, avec 6 302 spectateurs dans 12 salles. L’ultime long de Béla Tarr achèvera sa carrière après un beau parcours dans les cinémas indépendants, en multipliant ses chiffres initiaux par trois (20 020 spectateurs).
A Paris, le long métrage ira jusqu’à dépasser les 12 000 spectateurs, après une deuxième semaine à 2 640 spectateurs (4 salles, – 38%), et une belle troisième semaine à 1 934 spectateurs (5 salles, -27 %)… Un score remarquable au vu du caractère mutique, rugueux et contemplatif de cette peinture infernale d’un quotidien rural qui aura marqué à jamais de ses fers le cinéma postsoviétique.
Les sorties de la semaine du 30 novembre 2011

© MPM Films, Sophie Dulac Distribution