En attendant la nuit propose une vision plus poétique et éthérée du mythe du vampire grâce à une réalisation inspirée et une superbe musique de Jean-Benoît Dunckel. A découvrir.
Synopsis : Philémon est un adolescent pas comme les autres : pour survivre, il a besoin de sang humain. Dans la banlieue pavillonnaire un peu trop tranquille où il emménage avec sa famille, il fait tout pour se fondre dans le décor. Jusqu’au jour où il tombe amoureux de sa voisine Camila et attire l’attention sur eux…
Un drame personnel à l’origine du script
Critique : Ecran noir. Un cri de femme retentit. Est-ce un cauchemar ? Un meurtre ? Puis suit le cri d’un bébé. Le spectateur comprend alors qu’une naissance vient d’avoir lieu. L’image rassurante d’un nouveau-né prêt à téter le sein de sa mère apparaît sur grand écran, quand soudain, un filet de sang suinte de la bouche du bébé et s’écoule jusque sur la table d’opération. A nouveau le malaise. En quelques plans, l’histoire du film est posée puisque le nourrisson ne se nourrit pas du lait maternel mais bien de son sang.

© 2023 ElianeAntoinette, Reboot Films, Altitude 100 Production / Tandem. Tous droits réservés.
Ainsi débute En attendant la nuit (2023), premier long métrage de fiction de Céline Rouzet après un premier documentaire consacré à la Papouasie-Nouvelle-Guinée intitulé 140 km à l’ouest du paradis (2020). Le virage vers la fiction est particulièrement abrupt pour cette ancienne journaliste qui a choisi à la fois d’évoquer un souvenir personnel douloureux – la perte bien trop précipitée de son frère qui a mis fin à ses jours – et en même temps de signer un film fantastique, parfois à la lisière de l’onirisme.
Le mythe du vampire comme métaphore de la différence
Après ce début troublant, l’histoire nous envoie dix-sept ans plus tard lorsque cette même famille s’installe dans un quartier résidentiel que l’on pourrait croire sorti de l’univers pavillonnaire aseptisé de Tim Burton. Des maisons identiques, sans caractère et anonymes, comme veulent le rester les membres de cette famille dont on comprend rapidement qu’elle dissimule un secret. Effectivement, le bébé est devenu un adolescent – convaincant Mathias Legoût Hammond, pourtant novice devant la caméra – mais il doit toujours être nourri avec du sang, et il ne peut rester au soleil plus d’une minute sous peine de mourir.
Ainsi, Céline Rouzet réactive ici le mythe du vampire qu’elle débarrasse de tout son cortège folklorique pour n’en garder que les conséquences purement médicales. Ici, point de gousses d’ail, de crucifix et de pieu dans le cœur puisque la réalisatrice suit davantage les leçons d’un film comme Morse (Tomas Alfredson, 2008). Ainsi, le jeune homme aurait tout aussi bien pu être un drogué ou un handicapé porteur d’autisme, cela n’aurait pas vraiment changé la donne. Si ce n’est que la famille doit s’organiser pour trouver du sang frais à leur cher bambin en pleine crise de puberté. Une fois arrivé dans ce nouveau quartier, le jeune homme fait la connaissance de Camila (très juste Céleste Brunnquell) dont il tombe progressivement amoureux, tandis que la jeune fille trouve ce garçon troublant.
En attendant la nuit, une œuvre volontairement lyrique
Durant une cinquantaine de minutes, Céline Rouzet décrit donc le quotidien de la famille, de manière quasiment documentaire, tout en faisant preuve d’un réel talent visuel et d’un sens aigu de l’ambiance. Fourni en sang frais par sa mère infirmière (toujours excellente Élodie Bouchez), le « vampire » est finalement entouré par une famille aimante qui l’empêche de sévir à l’extérieur. Cette belle mécanique est rompue par la volonté du jeune homme d’aller découvrir la vraie vie, celle qui se déroule en plein jour, celle des émotions amoureuses. Dès lors, la machine se grippe et le film suit la lente dégringolade du jeune homme, de plus en plus assoiffé de sang, et celle de sa famille, de plus en plus isolée au sein du quartier.

© 2023 ElianeAntoinette, Reboot Films, Altitude 100 Production / Tandem. Tous droits réservés.
Céline Rouzet signe donc avec En attendant la nuit une œuvre qui entend chanter la puissance des liens familiaux, tout en rendant hommage à la figure du frère qui ira jusqu’au bout de sa logique dans une dernière scène aussi lyrique que triste et poétique. Réalisé avec un premier degré parfaitement assumé, le long métrage est sublimé par la superbe musique composée par Jean-Benoît Dunckel (dont la mélancolie rejoint ses compositions pour Virgin Suicides, lorsqu’il faisait encore partie du duo Air).
Un premier film de fiction récompensé à Gérardmer
Si le scénario n’est pas parfaitement charpenté – comment peut-on disparaître des radars de nos jours quand on a des enfants scolarisés ? – il faut davantage le voir comme une longue métaphore sur ce qu’est ou non la normalité, sur la volonté de se réaliser pleinement en tant qu’individu et sur le rejet de la différence par la société. Des thèmes universels qui ne peuvent que toucher.
Présenté dans une section parallèle de la Mostra de Venise en 2023, En attendant la nuit a ensuite remporté le Prix spécial du jury au Festival de Gérardmer en 2024, ex aequo avec le pourtant médiocre Amelia’s Children (Gabriel Abrantes). Finalement, il aura fallu deux ans entre le tournage durant l’été 2022 et la sortie du long métrage au mois de juin 2024. En attendant la nuit a malheureusement confirmé l’adage qui veut que le cinéma fantastique français ne fonctionne pas dans son propre pays.
Présent le 5 juin 2024 dans 127 salles, le pauvre film n’a attiré que 12 454 cinéphiles, perdus dans des salles désertes. Ainsi, le métrage n’entre qu’à la 18ème place du box-office hebdomadaire. Sa deuxième semaine n’est guère meilleure avec seulement 4 576 retardataires. A ce rythme, le métrage es rapidement laissé de côté et ne peut même pas profiter de la fête du cinéma. Le vampire termine son vol avec 18 000 amateurs de poésie éthérée. Il méritait pourtant bien mieux.
Critique de Virgile Dumez
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© 2023 ElianeAntoinette, Reboot Films, Altitude 100 Production / Affiche : Les Aliens.com ; Photos : Manuel Moutier. Tous droits réservés.
Biographies +
Céline Rouzet, Angèle Metzger, Jean-Charles Clichet, Elodie Bouchez, Céleste Brunnquell, Anne Benoît, Mathias Legoût Hammond
Mots clés
Cinéma français, Cinéma de genre français, Film de vampire, Festival de Gérardmer 2024, Festival de Venise 2023, L’adolescence au cinéma