Grâce à un regard empathique, Crossing Istanbul évoque la communauté trans turque avec subtilité et sans jamais tomber dans le drame sordide ou le mélodrame larmoyant. A découvrir !
Synopsis : Lia, professeure à la retraite, s’est promis de retrouver Tekla, sa nièce disparue depuis trop longtemps. Cette quête la mène à Istanbul, ville de tous les possibles. Elle y rencontre Evrim, une avocate qui milite pour les droits des personnes trans, et Tekla lui semble alors de plus en plus proche.
Un film suédois qui évoque la communauté trans de Turquie
Critique : Cinéaste suédois d’origine géorgienne, Levan Akin a fait ses armes à la télévision en tournant notamment plusieurs épisodes de la série Real Humans. Pourtant, après plusieurs œuvres de commande, il choisit de réorienter sa production en réalisant le film queer Et puis nous danserons (2019) qui évoque la situation des gays en Géorgie. Le long métrage est sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes et est sélectionné pour représenter la Suède aux Oscars. Un joli succès qui pousse le cinéaste à poursuivre dans la même veine avec Crossing Istanbul (2024).

© 2024 French Quarter Film, Adomeit Film, Easy Riders Films, Bir Film, 1991 Productions / Photographie : Haydar Tastan. Tous droits réservés.
Pour écrire son scénario, Levan Akin s’est inspiré de l’histoire vraie d’un grand-père qui fut le seul soutien de sa petite-fille transgenre, alors que le reste de sa famille l’a rejetée. Afin de faire entrer la fiction dans cette histoire, Levan Akin a imaginé une tante cherchant à retrouver sa nièce trans au cœur de la cité tentaculaire d’Istanbul. Cela permettait notamment au réalisateur de construire son script comme un road movie qui nous mène de la Géorgie jusqu’en Turquie, voyage que lui-même effectuait régulièrement lorsqu’il était petit au moment des vacances scolaires.
Plongée au cœur de la ville d’Istanbul
Le spectateur est donc invité à suivre le voyage (réel et intérieur) d’une vieille dame, professeure à la retraite, qui doit accomplir la promesse de sa sœur défunte de retrouver sa fille transgenre afin de faire la paix avec elle. Problème majeur, la vieille dame ne parle ni turc, ni anglais. Elle va ainsi être accompagnée par le jeune homme Achi qui rêve de vivre dans cette grande métropole turque, pleine de promesses pour un ado géorgien comme lui. Parallèlement à cette recherche au cœur de la cité turque, le cinéaste nous fait découvrir la vie d’une avocate transgenre qui s’investit pour lutter contre les préjugés à l’œuvre dans la Turquie d’Erdogan. Bien entendu, les trois personnages finiront par se croiser dans cette quête d’une réconciliation familiale, mais aussi sociétale.
Tourné après avoir effectué une longue période d’immersion à Istanbul au sein de la communauté trans, Crossing Istanbul bénéficie tout d’abord d’un aspect documentaire particulièrement intéressant. Grâce à un regard plein d’empathie, Levan Akin parvient à décrire une communauté soudée face à l’adversité. Toutefois, loin de proposer une vision tragique de la situation, il démontre que la ville d’Istanbul est un microcosme foisonnant dans sa diversité.
Crossing Istanbul chante la marginalité
Certes, il insiste sur le fait que les trans restent marginalisés en Turquie, mais dans les grandes villes comme Istanbul et Ankara règne encore une forme de tolérance totalement absente du reste du pays. Certains quartiers peuvent même apparaître comme des havres de paix, même si la pauvreté frappe plus durement ces personnes, souvent réduites à la prostitution et marquées par le fléau de la drogue.
Si Levan Akin ne cache rien de la pauvreté qui touche les marginaux en Turquie, il ne s’appesantit aucunement sur ces éléments et ne tombe donc jamais dans le pathos ou le misérabilisme. Bien au contraire, Crossing Istanbul chante essentiellement l’amour de la vie et se veut être un chant d’espoir quand la jeune génération semble beaucoup plus tolérante que ses ainés à ce sujet.
Des acteurs formidables
Au cœur du film, on adore notamment les relations parfois tendues entre la vieille dame encore pleine de préjugés (formidable Mzia Arabuli, qui pourrait rejoindre les grandes révélations féminines à la Almodovar) et son jeune compagnon (très naïf Lucas Kankava, à la jeunesse revigorante). Enfin, le personnage de l’avocate trans interprétée par Deniz Dumanli, loin d’être dramatique, offre une perspective positive d’accomplissement de soi pour toutes les personnes trans.

© 2024 French Quarter Film, Adomeit Film, Easy Riders Films, Bir Film, 1991 Productions / Photographie : Haydar Tastan. Tous droits réservés.
Là où Levan Akin marque des points vient de sa capacité à militer pour le droit des LGBTQIA+ sans faire pour autant de son œuvre un tract politique qui imposerait sa pensée au spectateur. Le cinéaste a avant tout à cœur de raconter une histoire poignante fondée sur de beaux personnages. Il parvient notamment à créer une belle synergie entre les trois comédiens principaux et finit par toucher grâce à de courtes séquences qui ne tombent jamais dans le mélodrame facile. Sur le modèle des films d’Almodovar, mais aussi d’un Central do Brasil (Walter Salles, 1998), Levan Akin fait naître l’émotion par petites touches impressionnistes grâce à son regard empathique de toute beauté.
Box-office de Crossing Istanbul
Présenté au Festival de Berlin 2024, Crossing Istanbul a également été sélectionné au Festival d’Istanbul et a eu le droit à une sortie limitée en Turquie. Cependant, au vu de son sujet, le film a souvent été confiné à une sortie sur internet uniquement. En France, le distributeur indépendant New Story a proposé le drame queer dans un parc de 65 salles à partir du mercredi 4 décembre 2024.
Le métrage glane 12 780 entrées malgré une presse très positive et perd 50 % lors de son second tour (6 285 cinéphiles pointus). Le film est toutefois soutenu par les salles d’art et essai qui le programment jusqu’au début du mois de février pour un total de 29 321 entrées, soit plus du double de ses entrées inaugurales, preuve d’un bouche-à-oreille correct.
Depuis, le film est sorti en mai 2025 en DVD chez Blaq Out, mais les amateurs de HD devront se contenter de la VOD en l’absence de blu-ray.
Critique de Virgile Dumez
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© 2024 French Quarter Film, Adomeit Film, Easy Riders Films, Bir Film, 1991 Productions / Affiche : Le Cercle Noir pour Fidelio. Tous droits réservés.
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Levan Akin, Mzia Arabuli, Lucas Kankava, Deniz Dumanli
Mots clés
Cinéma suédois, Cinéma géorgien, Les transgenres au cinéma, LGBTQIA+, La Turquie au cinéma