Retour sur le phénomène Akira à l’occasion de sa ressortie en salle en 4K par Eurozoom. Découvrez les coulisses d’une première sortie française hors du commun à une époque où le manga ne courrait pas les salles.
Synopsis : En juillet 1988, une mystérieuse explosion détruit Tokyo, déclenchant la troisième guerre mondiale. 31 ans plus tard, en 2019, Néo Tokyo, la mégalopole construite sur la baie de Tokyo a retrouvé sa prospérité d’antan et se prépare à l’évènement majeur des Jeux olympiques de 2020.
Dans l’ombre, les choses sont moins réjouissantes, le chômage augmente et les actions des dissidents se multiplient, les citadins cherchent leur salut dans les cultes religieux et les drogues. Les plus jeunes se réunissent en gang rebelles et se défient dans d’interminables courses de motos a travers la mégalopole. Au cours d’une de leurs échappées, Kaneda et Tetsuo manquent d’écraser un enfant. Un enfant étrange, au visage de vieillard, appelé n ° 26 Kaneda et ses amis sont arrêtés par la police alors que n ° 26 et Tetsuo, blessé, sont emmenés par l’armée. Tetsuo est prisonnier d’un laboratoire et devient l’objet de tests ultrasecret qui le dotent de pouvoirs surnaturels. C’est là qu’il apprend qui est AKIRA, ce garçon a la force incroyable a l’origine de la destruction de Tokyo, il y a 31 ans.
Naissance des geeks otakus
Le film : Distribué peu avant le festival de Cannes 1991, Akira était un événement pour une certaine jeunesse amatrice de manga. C’était l’époque où les émissions de Dorothée et ses Dragon Ball mettaient la pression aux politiques, et notamment à Madame Ségolène Royal, qui voyait dans cette invasion nippone de bruit et de fureur la perversion garantie pour la jeunesse de Navarre.
Générationnel, le phénomène manga s’est construit dans une fausse contre-culture télévisuelle, à savoir la passion de jeunes gens pour une culture qui différait dans la forme et le ton plus high tech de celle de leurs prédécesseurs. Le manga de science-fiction, ou cyber-punk, intéressait des jeunes gens férus de jeux électroniques, et autres nouvelles technologies, bien avant la démocratisation de l’informatique et l’arrivée de l’internet. C’étaient les geeks d’aujourd’hui, ceux qui ont depuis pris le pouvoir sur YouTube et autres lieux de cyber-convivialité. Bien leur en a pris.
Une sortie visionnaire
Tous les jeunes, en 1991, n’allaient pas forcément voir Akira dont la sortie était très limitée, en l’occurrence à deux écrans sur Paris. La majorité des adolescents étaient davantage portée sur l’autre film cool du moment, The Doors d’Oliver Stone, biopic sacré avec Val Kilmer, qui parlait en mai 1991 à une catégorie adolescente plus hippie cool, que nous appellerions très vite grunge.

Coffret collector Dybec pour les 30 ans d’Akira © 1988 MASH • ROOM / AKIRA COMMITTEE All Rights Reserved
L’industrialisation de l’animation peut commencer
Après des années de club Dorothée, il fallait bien qu’enfin les animes puissent atterrir sur le grand écran où même les épopées de Miyazaki ne pouvaient compter sur une sortie large. Sur ce plan, on se rattrapera à la fin de la décennie 90, au moment de Porco Rosso, puis Mononoke, quand Miyazaki devint un Dieu pour un très large public incluant les lecteurs de Télérama.
Nous ne tiendrons pas pour autant un discours anti-Disney dans ces lignes. La firme de Mickey serait, selon certains, responsable de l’absence de productions animées nipponnes dans les années 80. Ce n’était pas le cas. En 1991, la major commençait à peine l’industrialisation de ses longs métrages d’animés. En raison du temps et des moyens exigés pour réaliser leurs classiques, dans les années 80, la société américaine n’avait sorti que quatre longs métrages (Rox & Rouky, Taram, Basil et Oliver & Cie).
L’animation n’était pas une obsession pour les exploitants et peu d’entre eux étaient vraiment disposés à changer leurs habitudes. Le cinéma était encore un peu – mais beaucoup moins par rapport aux années 70 -, une histoire de grands. Or l’animation, selon les clichés qui lui collèrent longtemps à la peau, était un truc pour mioches. Par ailleurs, Disney contribuera aussi à la distribution des films de Miyazaki, en France comme aux USA.
Contrairement à ce qui est dit sur la page française Wikipedia du film Akira, ce n’est pas UGC qui proposa le film dans les salles, mais le distributeur Forum Distribution. Cet indépendant était capable de sortir du cinéma d’auteur pointu (L’enfant miroir, La vie sur un fil de Chen Kaige), tout comme des films d’animation pour Minipouss comme Rock-o-rico de Don Bluth, Le triomphe de Babar, ou les insupportables Tortues Ninja.
En mettant la main sur Akira, le distributeur touche-à-tout travaille magnifiquement la sortie de cet événement en amont, souhaitant reproduire la même belle opération qu’aux Etats-Unis, où le film avait tenu très longtemps l’affiche, sur deux salles, avec des moyennes par site très élevées. Forum Distribution cite en préalable Moebius : “Entre Blade Runner et 2001, l’Odyssée de l’espace, le premier film d’animation du XXIe siècle.” Quel teasing appétissant.
La presse d’époque et Akira
Loquace quant à ses goûts pour la contre-culture, la presse spécialisée et les magazines consacrés au cinéma de genre, comme Mad Movies, adorent ce jalon né de la science-fiction. Le bimensuel préfère toutefois accorder la couverture à Terminator 2 de Cameron qui sortira cinq mois plus tard. Néanmoins, ils tirent le signal d’alarme. Attention, un chef-d’œuvre est lâché dans les salles de cinéma !
Les magazines plus mainstream comme Première, eux en parlent à peine. Leur numéro spécial Cannes préfère donner la Une à Madonna pour chauffer son lit et renvoie Akira, réalisé par son propre auteur, à une micro-critique de deux phrases dans un tableau calendrier : “Dessin animé futuriste, mélange de Mad Max et de Blade Runner. Explosif.” Ok Boomer !
On vous rassure, Akira n’intégrera pas le fameux top 25 du hit-parade des critiques de l’hebdo Pariscope (revue de presse basée sur douze médias, du Figaro au Monde). Danse avec les loups de Costner, Alice de Woody Allen, Le Petit criminel de Jacques Doillon, Cyrano de Bergerac avec Depardieu ou encore La Discrète, avec Luchini, scrutent un Top 5 qui ne veut pas se renouveler.

Affiche originale Akira, Ilustrateur/Graphiste : JM. Toussaint – © 1988 MASH • ROOM / AKIRA COMMITTEE All Rights Reserved
Vieux monde contre nouveau monde
Pour la sortie française, Forum Distribution parvient à trouver deux salles parisiennes qui ne proposeront, fait rare pour un film animé, que de la VO, et en Dolby Stéréo de surcroît : le Ciné Beaubourg les Halles (l’actuel MK2 Beaubourg) et l’UGC Champs Elysées (décédé, lui). Ce petit temple propose alors une salle unique et prestigieuse.
Ne vous demandez pas qui occupaient les salles que vous adulez aujourd’hui : le Max Linder Panorama célébrait la troisième semaine de Delicatessen, Le Grand Rex dansait encore avec les loups pour un onzième tour de piste et Les Doors s’acquittaient des autres grands espaces, comme le Kinopanorama ou Le Grand Miramar.
La distribution d’Akira, aussi événementielle et historique était-elle, restait destinée à un public d’aficionados et de curieux qui allait s’élargir avec les années, notamment grâce à l’héritage intergénérationnel, la consommation frénétique de manga, de jeux vidéo, de VHS, et évidemment d’internet qui allait permettre aux otakus de se sociabiliser.
Une stratégie payante
La stratégie de distribution dans un circuit réduit s’avèrera aussi dangereuse que payante pour l’indépendant. En deuxième semaine, le Rex s’agrégera aux deux autres écrans et proposera le classique instantané de Katsuhiro Otomo dans l’une de ses petites salles, élargissant la programmation à trois écrans parisiens. Il faut dire que les 10 799 tickets vendus sur les deux seuls écrans qui le programmaient en première semaine ont permis à l’UGC Champs Elysées d’obtenir l’une des meilleures moyennes par salle de la semaine, avec 6 988 spectateurs seulement sur ce site. Devant lui, les baroudeurs Danse avec les loups et Les Doors faisaient mieux au Grand Rex, au Kino et au Grand Miramar.
En deuxième semaine, Akira descend à 6 820 mômes enragés. Puis 3 805, 3237, voire 4 086 en cinquième semaine où il gagne un écran en intra-muros et débarque enfin en banlieue. La dystopie flirte avec les 30 000 spectateurs hallucinés par le spectacle. Un carton incroyable pour une sortie que d’aucuns qualifieraient de minuscule. En septième semaine, l’été est là et Akira n’est quasiment plus programmé sur Paname. Ses copies voyagent en France, mais seul Le Grand Pavois, cinéma de l’autre bout du monde pour les Parisiens (en gros, près de la Porte de Versailles !) va le diffuser, et ce, pendant vingy-trois semaines. En ce laps de temps, Akira passera de 32 552 spectateurs parisiens à 40 446. Voilà donc le beau récit exclusif de l’exploitation d’Akira sur Paris.

Une animation enflammée, violente et spirituelle
Le propos apocalyptique d’Ôtomo, profus, dense, et véritablement visionnaire quant à l’époque que nous vivons (l’annulation des J.O., le virus…), est bien plus accessible aux spectateurs contemporains qu’aux curieux du début des années 90 où seule la jeunesse pouvait vraiment y répondre avec l’enthousiasme que l’anime suscite encore dans le monde entier. Les décors de destruction d’un Néo-Tokyo fantasmé, tentaculaire, avec ses gangs, ses jeunes manipulés par l’armée pas une expérience près sur la jeunesse de leur pays donne à l’animation enflammée, de la chair et une âme, dans un chaos émotionnel et un conflit philosophique, spirituel, religieux qui ne déroge pas à nos préoccupations actuelles.
Construction d’un mythe
Akira a pris quelques rides dans l’animation, dans la fluidité, mais pas dans sa beauté et l’éminence de ses propos. Nettement supérieur aux avatars télévisuels de l’époque, curieusement moins gore que Dragon Ball Z, sa colère ne cesse de gronder déversant désormais son magma de fureur rougeâtre en 4K. Le distributeur Eurozoom, entre autres friand d’animation japonaise, a d’ailleurs eu envie, en ces temps de virus agressif qui détruit nos habitudes cinéphiles, de le représenter en salle paré de cette restauration exceptionnelle. Une décision nucléaire pour les fans qui vient rappeler la pièce d’Histoire qu’était métaphoriquement Akira lors de son investiture en 1991 et ses prophéties justes sur notre monde : Akira a participé de ce fait à la création de notre histoire, culturelle en tout cas.
Après l’hommage éclatant de Spielberg lors de la fameuse course-poursuite à moto dans Ready Player One (le cinéaste est fan du film d’animation depuis la fin des années 80 !), le messie Akira est bien plus actuel que jamais. Pour beaucoup de spectateurs, cela sera d’ailleurs le seul film de Katsuhiro Ôtomo qu’ils verront (son Steamboy n’a pas tenu toutes ses promesses, en 2004). N’oublions jamais la sommité que l’auteur génial reste pour la culture, l’art et en l’occurrence ici, le 7e Art. Akira est une matrice que personne n’aura réussi à déboulonner. La 4K ne devrait pas nous faire mentir.

