Largement inspiré par la Nouvelle Vague, La Femme au couteau de Timité Bassori constitue le tout premier long métrage ivoirien. Si le jeu des comédiens non professionnels peut parfois faire sourire, l’ensemble demeure intéressant par sa forme alambiquée.
Synopsis : La confrontation entre la modernité et la tradition à travers le retour d’Europe d’un jeune intellectuel ivoirien dans son pays, hanté par une femme armée d’un couteau…
Timité Bassori, l’un des fondateurs du cinéma ivoirien
Critique : Jeune artiste ivoirien ambitieux, Timité Bassori a quitté son pays pour intégrer le Cours Simon en 1956, puis l’IDHEC à la fin de la décennie 50. Entre-temps, il a été le cofondateur au théâtre de la Compagnie des Griots avec Sarah Maldoror, Toto Bissainthe, Samba Ababakar et Robert Liensol. Pourtant, lorsqu’il aborde enfin la réalisation de courts métrages, Timité Bassori fait le choix très audacieux de revenir dans son pays d’origine, désormais indépendant et sous la houlette du président Félix Houphouët-Boigny.
Dans son pays, il fait partie des fondateurs d’un cinéma national qui aura toutefois toujours du mal à trouver des financements autre que par la télévision. Il parvient à monter plusieurs courts métrages et le film d’une demi-heure intitulé Sur la dune de la solitude (1964). Toutefois, c’est véritablement en 1969 qu’il entre dans l’histoire du cinéma en écrivant, réalisant et interprétant le tout premier long métrage de fiction ivoirien intitulé La Femme au couteau.
Un pays au croisement de la modernité et de ses traditions ancestrales
A travers cette première œuvre qui demeurera son unique contribution au format long, Timité Bassori entend confronter la modernité d’un pays qui a longtemps été colonisé par la France et les traditions ancestrales du peuple ivoirien. Pour cela, Timité Bassori invente la confrontation entre un intellectuel ivoirien avec l’image obsédante d’une femme qui lui assène un coup de couteau. Dès lors, l’homme, interprété par Bassori lui-même, va enquêter pour savoir s’il s’agit de son double féminin qui le harcèle depuis une dimension magique ou si son esprit lui joue des tours plus rationnels.

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Cette idée métaphorique entend donc faire le point sur la situation d’un pays coincé à l’époque entre une injonction de modernité – qu’incarnait parfaitement le président Houphouët-Boigny, figure majeure de la Françafrique – et la volonté du peuple de conserver ses croyances ancestrales. Cela se traduit également dans la forme que prend La Femme au couteau puisque le réalisateur semble fortement s’inspirer du cinéma français issu de la Nouvelle Vague.
La Femme au couteau sous influence de la Nouvelle Vague française
Ainsi, le phrasé des comédiens paraît volontairement récitatif comme dans les films d’Éric Rohmer, y compris celui de Timité Bassori qui est l’unique acteur professionnel de la troupe engagée ici. Cette artificialité du jeu sert en réalité à compenser la maladresse des nombreux non-professionnels qui sont ici filmés pour la seule fois de leur vie. Rappelons que la Côte d’Ivoire ne possédait pas de structure cinématographique solide à cette époque et que cette activité est quasiment inédite au moment du tournage.
Toujours influencé par la Nouvelle Vague, le réalisateur filme souvent ses acteurs au milieu d’une foule qui n’a visiblement pas l’habitude des tournages et qui ne cesse de regarder l’équipe en train de travailler. Tout ceci peut apparaître comme des maladresses de débutant, mais cela donne aussi une certaine authenticité aux images volées au cœur d’Abidjan.
De l’influence manifeste de la psychanalyse
Malgré cette modernité stylistique, Bassori évoque les croyances ancestrales de son pays et use donc d’une forme de fantastique représentant les esprits. Comme l’homme est un intellectuel, il finira par donner une explication psychanalytique à cette obsession qui ne cesse de le poursuivre. On peut sans doute regretter ces cinq dernières minutes explicatives qui font assurément perdre au film sa dimension poétique, mais cela peut se comprendre par le background culturel d’un artiste qui est le produit d’une acculturation franco-ivoirienne.
En tout cas, malgré les maladresses inhérentes à une production que l’on imagine minuscule, La Femme au couteau bénéficie d’une très belle photographie en noir et blanc d’Ivan Baguinoff qui offre à Abidjan une présence de chaque instant, faisant de la ville un personnage à part entière du film. Finalement, ce premier essai ressemble beaucoup à L’Eclipse d’Antonioni (1962) dans sa façon d’envisager le réel et son éventuel effacement au profit de la fiction.
Un film rare restauré en 4K grâce au World Cinema Project de Martin Scorsese
Présenté au Festival de Locarno en août 1969, La Femme au couteau n’a malheureusement pas eu le droit à une diffusion dans les salles du monde entier, et pas plus en France alors que les dialogues ont été écrits dans la langue de Molière. En fait, le métrage, pourtant considéré comme le tout premier film de fiction ivoirien en format long, n’a été réévalué que lors de sa restauration en 4K grâce à l’intervention du World Cinema Project initié par Martin Scorsese. Le résultat s’avère très probant avec des images dépourvues de scories et une belle profondeur de champ.
La Femme au couteau a donc été édité pour la première fois en France en septembre 2024 lors de la sortie du coffret blu-ray World Cinema Project chez Carlotta. Il s’agit d’une vraie découverte pour tous les cinéphiles désireux de mieux connaître le cinéma d’origine africaine.
Critique de Virgile Dumez
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Mots clés
Cinéma ivoirien, Cinéma africain, Drame psychologique, La psychanalyse au cinéma, Restauration 4K, Carlotta Films, L’Afrique au cinéma