Beau portrait d’une femme libre, Everybody Loves Touda dénonce la situation des chanteuses marocaines, souvent considérées comme des prostituées dans une société régie par les hommes. Le film est porté par une actrice formidable que l’on a envie d’aimer.
Synopsis : Touda rêve de devenir une Cheikha, une artiste traditionnelle marocaine, qui chante sans pudeur ni censure des textes de résistance, d’amour et d’émancipation, transmis depuis des générations. Se produisant tous les soirs dans les bars de sa petite ville de province sous le regard des hommes, Touda nourrit l’espoir d’un avenir meilleur pour elle et son fils. Maltraitée et humiliée, elle décide de tout quitter pour les lumières de Casablanca…
Un nouveau portrait de femme pour Nabil Ayouch
Critique : Depuis la fin des années 90, Nabil Ayouch a tourné de nombreux films proposant des personnages féminins forts qui évoquent pour lui sa propre mère. Il n’a donc pas attendu la vague #MeToo pour décrire de manière critique la situation des femmes au Maroc. Avec Everybody Loves Touda, il tenait à rendre hommage aux Cheikhates, des chanteuses qui ont longtemps défié le pouvoir en place en pratiquant l’Aïta, un chant traditionnel marocain en principe réservé aux hommes. Or, depuis les années 60, ces artistes sont méprisées et considérées comme des femmes de mauvaise vie, autrement dit des prostituées.

© 2024 Les Films du Nouveau Monde, Ali’n Production, Velvet Films, Snowglobe Films, Viking Film, Staer, France 3 Cinéma, Radio Télévision Belge Francophone (RTBF), VOO, BE TV, BNP Paribas Fortis Film Finance / Photo : Nabil Ayouch. Tous droits réservés.
Toujours très critique envers les pratiques de son propre peuple, Nabil Ayouch a travaillé avec sa femme Maryam Touzani afin de redonner une dignité à ces femmes conspuées par une société toujours dominée par le patriarcat. Il nous invite donc à suivre le destin de Touda, une Cheikhate qui souffre de cette image négative que lui renvoient les hommes. D’ailleurs, le film commence fort avec une scène de viol qui démontre le peu de cas que les hommes font de ces artistes de cabarets. Ensuite, nous découvrons que Touda est non seulement mal considérée, mais qu’en plus, elle est une mère célibataire qui doit s’occuper de son fils sourd-muet.
Un aspect mélodramatique compensé par l’interprétation tout en finesse
Certains ont d’ailleurs reproché au cinéaste de charger un peu la barque avec cet élément supplémentaire qui frôle le mélodrame. Pourtant, Nabil Ayouch n’utilise pas cet élément de manière à offrir un spectacle tire-larmes. Bien au contraire, il signe une œuvre portée par la musique traditionnelle et très festive du Maroc et surtout par un personnage fort qui n’abdique pas facilement face à l’adversité. Quand on lui demande de coucher, Touda envoie paître tout le monde car elle se considère comme une artiste pure et sincère qui n’entretient aucun lien avec la prostitution.
La comédienne Nisrin Erradi (découverte en France dans le superbe Adam, justement de Maryam Touzani) incarne avec une conviction absolue cette femme d’une impeccable dignité. Même lors des passages les plus difficiles du film, la comédienne livre une performance impressionnante, elle qui a dû s’entrainer durant plus d’une année pour être crédible en Cheikhate. Son travail est tout bonnement saisissant et son interprétation brillante. En fait, elle porte à elle seule ce drame social où tous les autres protagonistes gravitent autour d’elle. Mais elle les éclipse tous.
Nabil Ayouch fustige l’immobilisme de la société marocaine
Tourné durant plus d’une année afin de signifier le passage des saisons entre 2022 et 2023, Everybody Loves Touda propose également des plans audacieux, comme le magnifique plan-séquence final d’une durée de huit minutes, avec de nombreux changements d’axe et des dizaines de figurants à gérer. Le cinéaste démontre ainsi que les préjugés qui dominent dans les campagnes reculées sont également à l’œuvre dans une ville comme Casablanca.

© 2024 Les Films du Nouveau Monde, Ali’n Production, Velvet Films, Snowglobe Films, Viking Film, Staer, France 3 Cinéma, Radio Télévision Belge Francophone (RTBF), VOO, BE TV, BNP Paribas Fortis Film Finance / Photo : Nabil Ayouch. Tous droits réservés.
Pire, lorsque Touda pense enfin toucher une clientèle riche et cultivée, elle retrouve les mêmes a priori chez les hommes qu’elle croise. Qu’il filme les classes populaires ou les couches plus aisées de la population marocaine, le regard de Nabil Ayouch se fait donc toujours aussi critique, fustigeant notamment le manque de progressisme d’une société bloquée dans un autre temps, celui où les hommes étaient les maîtres du destin des femmes.
Alternant scènes dramatiques, moments musicaux plus festifs et scènes tendres entre la mère et son fils, Everybody Loves Touda manque sans doute de surprises et s’inscrit pleinement dans une veine sociale assez programmatique. Cela n’empêche nullement d’éprouver une forte empathie envers ce beau personnage de femme forte pour qui l’on prend fait et cause.
Box-office de Everybody Loves Touda
Le long métrage a été présenté à Cannes Première durant le Festival de Cannes 2024, avant d’être proposé dans nos salles à partir du 18 décembre 2024 par le distributeur Ad Vitam. Everybody Loves Touda a attiré 17 684 spectatrices lors de sa toute première semaine d’exploitation. La septaine suivante, Touda ne s’effondre pas et réunit encore 12 606 danseuses orientales, ce qui demeure toutefois insuffisant.
La suite se déroule sur cinq semaines, jusqu’au début du mois de février où le film termine sa carrière avec 43 344 entrées. Pas de quoi crier victoire, mais cela n’a pas empêché Ad Vitam de proposer le drame musical en DVD et blu-ray à partir du mois d’août 2025. Après tout, tout le monde n’aime-t-il pas Touda ?
Critique de Virgile Dumez
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© 2024 Les Films du Nouveau Monde, Ali’n Production, Velvet Films, Snowglobe Films, Viking Film, Staer, France 3 Cinéma, Radio Télévision Belge Francophone (RTBF), VOO, BE TV, BNP Paribas Fortis Film Finance / Affiche : Benjamin Seznec pour Troïka. Tous droits réservés.
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Mots clés
Cinéma marocain, Les drames du monde arabe, La condition des femmes dans le monde, Les violences faites aux femmes