Madonna est de retour avec son oeuvre la plus aboutie, la plus sombre et la moins commerciale. L’album Madame X, via ses pérégrinations musicales aux quatre coins du monde, livre une invitation à questionner sa propre subjectivité vis-à-vis des cultures plurielles et nous interroge sur nos propres préjugés vis-à-vis des tendances. Une réussite patente.

Critique : Frédéric Mignard

Madame X, tout un concept, tout un complexe

Album concept de 18 morceaux, Madame X incarne la pluralité, la diversité et l’originalité. Le dernier album de Madonna ne ressemble pas vraiment aux tendances actuelles, malgré quelques touches musicales qui sauront décontenancer au premier abord les oreilles plus âgées qui ont du mal avec les hit actuels à base de sons exotico-latinos. Aussi faut-il peut-être attendre une semaine complète pour se lancer dans l’écriture d’un ressenti critique autour d’un album tellement complexe que deux écoutes ne peuvent suffire pour cracher un avis rapide sur le buzz-web qui ternit plus les efforts qu’ils ne réhaussent les efforts d’une artiste qui semblerait avoir dépasser la date de péremption pour beaucoup (sic).

Crédits : Polydor

Des titres en forme de trompe-l-œil

Le 14e opus de la star ouvre ses saveurs avec le single Medellin, bluette envoûtante de par ses jetées de cha cha cha qui sont autant d’invitation aux remixes. L’entrée en la matière est légère, plutôt entêtante et sensuelle, si l’on insiste, ou dérisoire si l’on ne souhaite pas y faire l’effort. Comme vous ne l’entendrez pas à longueur de journée à la radio, c’est l’effort qui sera sommé. Dans tous les cas, le duo avec Maluma, est celui d’une complicité évidente qui sera manifestée lors d’un second morceau en 13e piste du projet, avec Bitch I’m loca. Le délire se veut décomplexé et a le rythme latino dans son ADN, avec les ponctuations résonnantes du titre quand Madonna le lâche au gré de la mélodie.

La discoteca bonita

Madonna gère comme souvent à merveille l’apport latin de son répertoire, notamment dans le fado endiablé Faz Gostoso, duo avec Anitta, star brésilienne, qui ne peut s’envisager que sur une piste de poussière, par une journée d’été torride. Le morceau, en fait une reprise d’un standard récent, est un tube en puissance. On repense à la madone sur les variations de son titre La Isla Bonita en concert, lors du Girlie Show, ou plus récemment sur Dress you up/Into the Groove/Lucky Star, lors du bigarré Rebel Heart Tour. Ces rythmes latins ont toujours constitué un fil conducteur dans le patrimoine de la madone qui n’exploiterait pas une tendance soudaine : Spanish eyes, Who’s that girl, Spanish lesson… et toutes ses tournées sont autant d’ouvertures sur une world music agrémenté de moments de danse collectives et extatiques. Madonna, la chica muy bonita, y est toujours animée par cette même générosité exprimée par la danse. Les délires de troupes, qu’elle anime sur scène, sont réduits sur l’album à des duos, mais le résultat bouge autant ; il est concluant.

Un appel à lever les armes

Après Medellin, titre d’ouverture, Madame X emprunte une marche solennelle plus inattendue, celle d’une noirceur qui va coller à la peau du projet. Si certains titres sont enjoués, l’ensemble est sombre et anti-commercial au possible.

Dark ballet, God Control, Future, Killers who are partying, Extreme Occident, Looking for mercy, et l’hymne au soulèvement et à l’activisme I rise, forgent le ciment d’un album engagé qui se refuse à la légèreté à une époque où l’actualité maculé du sang d’innocents, est trop lourde pour laisser la conscience de l’artiste insensible : You need to wake up, chante-t-elle dans God Control, hymne disco ironiquement enjoué qui traite des tueries en masse aux USA et de la législation pro-armes aux USA qui favorisent les dérapages. La chanson entre requiem et monstre de club se contrefiche des canons structurels du tube traditionnel, utilisant des spirales qui pulsent sur plus de 6 minutes de disco inferno… A vrai dire, le morceau rejoint illico Vogue et Into the groove parmi les titres dance les plus efficaces du répertoire de la chanteuse de Don’t cry for me Argentina, malgré la dureté de son sujet qui trouvera écho dans le discours introductif d’Emma Gonzalez, rescapée du massacre de Parkland et symbole d’une jeunesse anti-Trump rebelle  et punk, qui ouvre le puissant I rise.

God Control dans sa construction est un paradoxe qui sera celui de Madame X aux chemins sinueux, risqués et audacieux, qui font qu’aujourd’hui cet album est considéré, à juste titre, comme le meilleur opus de la chanteuse depuis Confessions on a dancefloor, et son album le plus revendicatif depuis American Life que Mirwais avait produit (il a participé à la moitié de la production de ce projet). Dans tous les cas, il s’agit de son travail le plus expérimental.

Melting pot de world-influences

Au-delà des sons latins, c’est bien des tonalités orientales (Extreme Occident) ou reggae (le nihiliste Future, produit par Diplo, choix le plus aberrant pour la participation de l’artiste au show de l’Eurovision) qui enrichissent ce melting-pot de world-influence dignes des plus grandes compositions live de la chanteuse sur scène, puisque celle-ci a toujours profité de la liberté des tournées pour faire digresser son répertoire dans des collectifs latino-gitans. Mais n’était-ce pas déjà le cas sur ses albums studio ? Les morceaux Isaac (Confessions on a dance floor), I’m a sinner (MDNA), Paradise (Not for meMusic), Shanti/Ashtangi (Ray of light), ont tous apporter leur pierre à un édifice qui dépasse la valeur pop pour transcender la légèreté du genre et du CD fast produced, fast consumed.

L’authenticité d’un album

L’authenticité de Madame X se retrouve dans son attachement aux cultures plurielles, aux terres africaines, notamment, aux racines de ses enfants qui ne s’est jamais démenti ces dix dernières années. L’on trouve dans Batuka, trip-hop mâtiné de chants africains que n’aurait pas renié Massive Attack, toute la force d’influences africano-portugaises d’une virée au Cap-Vert, le réceptacle parfait d’une culture sans frontières outrecuidate qui se défausse des impératifs commerciaux. On retrouve cette force dans Ciao Bella, fusion des cultures où une voix masculine africaine vient dominer le morceau qui s’apparente à une respiration lounge crépusculaire. On citera également le céleste Come alive avec ses chœurs finaux qui enchantent de par leur majesté.

Et Madonna dans tout ça?

Depuis Like a prayer, la chanteuse s’est faite experte dans les morceaux de l’étrange, hors format : Act of contrition, Justify my love, Erotica, Sanctuary, Music, Die another day, Gang bang, les constructions progressives avec virage intramusical de She’s not me ou Love Spent…  Cet aspect se retrouve à bien étages de l’album, évidemment, God Control, mais surtout dans Dark Ballet, autre expérimentation réussie qui échappe à tout critère constructif rationnel, avec sa variation autour de Tchaikovsky, et qui situe Madonna à des sphères musicales inaccessibles à bien des artistes féminines qui se revendiquent du titre de Queen. Déstructuré, le ballet est surtout pour la chanteuse l’occasion de s’ériger contre toutes les formes d’obscurantisme religieux. Hors mode, hors temps, et surtout hors charts, la chanson imprègne l’album d’une gravité insistante.

Peut-être le plus transpirant et le plus inspirant titre de l’album, Back that up to the beat est définitivement le Skin/Sky fits Heaven de l’album. Un paroxysme d’une puissance inouïe, une matrice de trance music, qui peut s’apparenter également à I’m addicted, avec une production musicale éclatée, particulièrement sombre, jusque dans ses nappes de synthétiseur finales. On pourrait reprocher au morceau l’inanité de son titre qui lui ôte toute finalité, mais que c’est bon pour les oreilles.

Dans les canons plus classiques de la madone

L’album ne manque pas de morceaux aux mélodies propres à Madonna. Looking for mercy est d’une infinie tristesse et rejoint Masterpiece, Messiah et autre Live to tell, au panthéon des plus belles ballades de la chanteuse, avec ses élans vocaux qui clament la repentance, avec ce goût doux de religiosité. Malgré leurs tonalités contemporaines, Crave et Crazy ralentissent le tempo, avec la même force mélodique qui caractérisent des titres plus mineurs de l’artiste, mais au combien appréciables (True Blue, Crazy For you, Miles Away et autres sucreries languissantes de son répertoire). En revanche, on sera moins clément avec l’auto-référentiel I don’t search I find, remix mid-tempo de Vogue, face B obscure d’un vieux tube House du début des années 90, qui échoue à progresser et donc à aboutir, contrairement à tous les morceaux de l’album qui se bâtissent au fur et à mesure qu’ils se déploient.

Madonna à son meilleur  

Dans son écoute intégrale, 18 morceaux en continu, Madame X ne pâtit d’aucunes faiblesses et d’aucun temps mort. La production est trop riche pour ne pas impliquer les auditeurs ; la construction de chaque morceau bien trop élaborée pour laisser l’auditeur sur un avis tranché et définitif au bout de trois écoutes, qui ne serait que prétention et ethnocentrisme.

Madame X appartient aux prises de risques qui réclament un investissement émotionnel et une exigence musicale qui poussent l’auditeur dans ses propres retranchements ; l’album est un appel à remettre en question ses propres préjugés vis-à-vis des tendances (musiques de vieux contre sons pour jeunes, attirail de cabaret contre démonstration de clubbing). C’est aussi une invitation à questionner sa propre subjectivité vis-à-vis des cultures plurielles du bout du monde. Et, in fine, Madame X est surtout une belle interrogation à se poser sur les avis pré-tranchés et donc forcément stériles, mais pourtant humiliants, d’un monde de réseaux sociaux haineux qui a déjà catalogué l’artiste pour son âge, son genre, sa richesse ou sa religion… Bref, on lui reprocherait presque d’exister encore, comme si elle empêchait les autres stars et générations musicales de briller et d’exprimer leur propre créativité.

En définitive, en 2019, Madonna n’est pas périmée et elle livre avec Madame X l’œuvre la plus profuse, la plus riche et la plus cohérente de sa carrière, très loin devant ses albums à dix titres des années 80 qui n’arrivent pas au degré de maturité de ses sons contemporains.

On attend donc maintenant les concerts qui accompagneront l’album. Madonna se produira du 18 février au 1er mars 2020 au Grand Rex, pour dix dates déjà complètes. Des artistes moindres auraient préféré la facilité d’une arena le temps d’une soirée. Cette fois-ci la star des années 80-2000 a choisi la proximité et l’intimité en faveur de ses fans et d’un projet total. On lui en saura gré.

Disponible depuis le 14 juin 2019 (Polydor, Interscope)