Voyage à Tokyo : la critique du film (1953)

Drame | 2h16mn
Note de la rédaction :
10/10
10
Affiche de Voyage à Tokyo

Ozu signe l’un des ses plus beaux films avec ce récit d’une famille écartelée entre tradition et modernité. Un style unique qui fait de Voyage à Tokyo un sommet du cinéma japonais.

Synopsis : Un couple âgé entreprend un voyage pour rendre visite à ses enfants. D’abord accueillis avec les égards qui leur sont dus, les parents s’avèrent bientôt dérangeants. Seule Noriko, la veuve de leur fils mort à la guerre, trouve du temps à leur consacrer. Les enfants, quant à eux, se cotisent pour leur offrir un séjour dans la station thermale d’Atami, loin de Tokyo…

Un récit familial cernant une famille japonaise entre tradition et modernité

Restée inconnue en France jusqu’en 1978, l’œuvre de Yasujirô Ozu incarne désormais, avec celles de Kurosawa et Mizoguchi, le meilleur du cinéma japonais d’après-guerre. Avec Le Goût du saké (1962), Voyage à Tokyo représente la quintessence de son art : un récit familial cernant les contradictions entre tradition et modernité du pays, des plans fixes à hauteur de personnages assis, une émotion contenue qui ne se diffuse que progressivement, et une épure dans la mise en scène qui a inspiré bien des cinéastes japonais actuels, tels Hirokazu Kore-eda et Naomi Kawase.

Le récit (coécrit par son fidèle collaborateur Kôgo Noda), est d’une fluidité exemplaire. Shukichi et Tomi forment un couple de retraités vivant avec leur plus jeune fille dans une ville côtière du sud-ouest de Japon. Ils décident de rendre visite à leurs autres enfants installés à Osaka et Tokyo. D’abord bien accueillis au nom du respect des bienséances, ils réalisent très vite que leur arrivée à Tokyo perturbe leurs enfants qui n’ont guère de temps à leur consacrer. Leur fils aîné, un pédiatre marié et père de deux garçons, est trop occupé avec ses patients, quand leur fille, avare et individualiste, passe toute ses journées à son salon de coiffure. Seule leur belle-fille Noriko, veuve de leur fils, mort à la guerre, leur témoigne de l’attention, en les promenant dans la ville, et surtout leur prodigue une réelle affection.

Voyage à Tokyo décrit les contradictions du Japon de l’après-guerre

Chishû Ryû, Chieko Higashiyama Haruko Sugimura dans Voyage à Tokyo

© Shochiku Co., Ltd.

Voyage à Tokyo dépeint avec acuité le revers de la médaille du « miracle économique » japonais des années 50 : les affaires prospèrent, le pays s’enrichit, mais, déjà, les relations communautaires s’effritent et les anciens constituent une charge pour leur famille. Le cinéaste américain Leo McCarey avait déjà traité ce thème dans Place aux jeunes (1937), Ozu l’intègre à son univers en mettant davantage l’accent sur le mélange de sérénité et d’inquiétude de ces deux petits vieux : ils ne veulent pas déranger, ni s’immiscer dans la vie de leurs grands enfants, tout en montrant des signes indéniables de frustration.

Comme souvent chez Ozu, la caméra est fixe, ce qui ne signifie aucunement un statisme de la mise en scène, l’abondance des dialogues et la mobilité des protagonistes au sein du cadre suffisant à créer un véritable rythme. Et quand surgissent les rares débordements des personnages (la colère du petit garçon, l’ivresse du grand-père, ou la voix stridente de la fille), ils n’en prennent que plus de relief, sans briser l’harmonie de l’ensemble.

Une équipe artistique et technique de qualité

Il faut souligner ici le jeu remarquable de tous les interprètes, avec une mention pour le vétéran Chishû Ryû dans le rôle de Sukichi et la délicate Setsuko Hara dans celui de la douce Noriko, sans doute la figure la plus touchante de la narration. Moins « esthétisants » que les films de Kurosawa et Mizoguchi, les films d’Ozu n’en accordent pas moins une place primordiale au travail plastique, et Voyage à Tokyo n’échappe pas à la règle.

On ne peut que rester subjugué face à la photo sobre et magnifique de Yûharu Atsata, le chef opérateur qui a accompagné Ozu dans presque tous ses films, qu’ils soient en noir et blanc (Été précoce) ou en couleur (Fleurs d’équinoxe). Ne doutons pas que la restauration numérique 4K du film mettra en valeur cet aspect : elle a été menée par Shochiku Co., Ltd. en coopération avec The Japan Foundation à partir du négatif 35mm.

Critique : Gérard Crespo

Les sorties de la semaine du 31 juillet 2019

Affiche de Voyage à Tokyo

© Shochiku Co., Ltd.

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