Premier film de la réalisatrice Saulė Bliuvaitė, Toxic dénonce les diktats du monde de la mode sur des jeunes filles issues de milieux modestes. L’ensemble, Léopard d’or au Festival de Locarno, est globalement sordide, mais bénéficie d’une esthétique travaillée.
Synopsis : Rêvant d’échapper à la morosité de leur quartier, Marija et Kristina, 13 ans, se rencontrent dans une école de mannequinat locale. Les promesses d’une vie meilleure malgré la concurrence ardue, les poussent à brutaliser leur corps, à tout prix. L’amitié des deux adolescentes leur permettra-t-elle de s’en sortir indemnes ?
Un premier film venu de Lituanie
Critique : Jeune réalisatrice lituanienne qui a déjà une longue expérience dans le court métrage, Saulė Bliuvaitė a tenu à évoquer pour son passage au long format le milieu très toxique de la mode et du mannequinat. Comme les héroïnes de Toxic (2024), la réalisatrice a d’abord été tentée par ce monde du glamour qui offre un rêve apparemment facilement accessible à des jeunes filles en quête d’ailleurs. Après des déconvenues, elle a finalement opté pour le cinéma qu’elle a étudié à l’Académie lituanienne de musique et de théâtre (LMTA) de Vilnius.
Après avoir réalisé le court Limousine (2021), elle s’est lancée dans la longue aventure de son premier long de fiction en écrivant d’abord le scénario, puis en préparant la production pendant deux longues années. Durant, cette période, il a fallu trouver les jeunes actrices non professionnelles qui devaient incarner ses héroïnes. Le processus fut long et fastidieux, d’autant que le scénario comprenait des scènes difficiles à jouer. La réalisatrice a donc pris le temps d’effectuer des ateliers avec ses deux découvertes que sont Vesta Matulytė et Ieva Rupeikaitė afin de les accoutumer à leur rôle et de se servir de leurs improvisations pour nourrir le script de leurs mots.
Comment rendre esthétique un cadre social sordide ?
Par la suite, Toxic a enfin pu être tourné au cours de l’année 2023. C’est toutefois sur la suggestion de son directeur de la photographie Vytautas Katkus que la réalisatrice a choisi de privilégier les plans fixes avec des cadrages très étudiés. Si sur le plan esthétique et thématique, Toxic ressemble fort au cinéma d’Andrea Arnold, la différence notoire tient en l’immobilité des plans et au jeu incessant avec la profondeur de champ, que l’on retrouve plutôt chez des cinéastes comme Roy Andersson ou bien Aki Kaurismaki.
Cette esthétique très travaillée permet de rendre les plans intéressants, alors même que la réalisatrice filme des quartiers industriels de sa ville natale de Kaunas. Les décors sont invariablement sordides, délabrés et donnent l’impression d’un lieu oublié du temps et de la mondialisation. Au milieu de ces terrains vagues errent des bandes de jeunes désœuvrés qui se perdent dans la drogue, histoire d’oublier leur absence d’avenir.
Les dessous du monde impitoyable du mannequinat
Pourtant, au milieu de ce marasme, les deux jeunes héroïnes du film, d’abord antagonistes, puis amies, vont tout faire pour échapper à ce morne quotidien en intégrant une école de mannequinat qui semble bien fauchée. A partir de là, le drame montre le processus toxique qui consiste à faire miroiter un avenir rutilant à des adolescentes qui rêvent de paillettes et de gloire, tout en leur soutirant régulièrement de l’argent.

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Bien entendu, la réalisatrice montre jusqu’où les ados sont capables d’aller pour se conformer aux diktats de la mode. Elle évoque ainsi sans détour la privation de nourriture – jusqu’au point de se faire vomir et de devenir ainsi anorexique – mais aussi l’attitude démentielle qui consiste à ingérer volontairement un ver solitaire pour pouvoir maigrir encore davantage. Tout ceci pour une hypothétique sélection afin de défiler à l’étranger. La cinéaste, lors d’une séquence très courte, laisse entendre qu’il s’agit d’un piège consistant à endetter les familles des jeunes filles qui finissent par rentrer au foyer après l’échec de leurs premiers défilés. Ainsi, l’agence s’en met plein les poches, sans égard pour les corps et les esprits ravagés des aspirantes déçues.
Focus sur les oubliés de la mondialisation
Le sujet est donc particulièrement dur – ce qui explique son interdiction aux moins de 12 ans avec avertissement – et l’ambiance de Toxic s’avère souvent dérangeante, ce qui est renforcé par l’usage d’une musique pesante signée Gediminas Jakubka. La destinée des deux jeunes filles passe bien entendu également par la défonce et la prostitution – qui n’est que suggérée, mais bien présente. Ainsi, Toxic porte bien son nom et le drame social est plutôt plombant et sans grand espoir.
Le film est porté par un duo d’actrices particulièrement convaincant, ainsi que par toute une flopée de seconds rôles qui renforcent encore l’aspect sordide de ce premier long. Ces gens cabossés qui défilent à l’écran peuvent être considérés comme les grands oubliés du système économique mondial et ils ne dépareillent pas parmi les épaves et autres carcasses de voiture qui constellent les décors en friche.
Toxic, Léopard d’or au Festival de Locarno 2024
Malgré des qualités réelles, Toxic laisse tout de même sur sa faim lorsque le générique final intervient sans qu’aucune conclusion ne soit posée. Dès lors, le film apparaît comme une simple tranche de vie qui aurait sans doute méritée une fin plus tranchée. Frustrant, le drame laisse donc le spectateur imaginer ce qui pourrait arriver.
Premier film encourageant, mais pas encore totalement abouti, Toxic a pourtant convaincu le jury du Festival de Locarno 2024, présidé par la réalisatrice Jessica Hausner, de lui décerner sa récompense suprême, le Léopard d’or. Ce prix peut sembler un brin excessif, mais il témoigne d’un choix original et courageux, finalement peu étonnant de la part d’une cinéaste aussi intransigeante qu’Hausner.
Box-office français de Toxic
En France, le film a été distribué par Les Alchimistes, bénéficiant d’une sortie assez limitée à partir du 16 avril 2025. Le drame social engrange 5 643 entrées pour sa première semaine d’exploitation, puis chute rapidement à 2 575 retardataires en deuxième septaine. Ainsi, le film n’a vendu que 9 000 tickets en trois semaines.
La suite est encore pire, avec une disparition rapide des salles et seulement sept semaines d’exploitation pour un résultat final de 9 223 entrées. Aujourd’hui, il existe un DVD en support physique, tandis que la VOD semble le meilleur moyen pour découvrir ce premier film encourageant.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 16 avril 2025
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Design : Original Cosmic Studio – Distribution : Les Alchimistes.
Biographies +
Saulė Bliuvaitė, Vesta Matulytė, Ieva Rupeikaitė
Mots clés
Cinéma lituanien, Les drames de l’adolescence, Le monde de la mode au cinéma, Jeunesse paumée au cinéma, Léopard d’or à Locarno