Sonatine détourne les codes du film de yakuza et livre une vision décalée d’un Japon déliquescent. Impressionnant de maîtrise.
Synopsis : Bras droit du chef yakuza Kitajima, Murakawa est un homme brutal, éliminant froidement ceux qui se dressent en travers de sa route. Sans pitié, mais aussi sans passion, il aspire à une nouvelle vie. Appelé sur l’île d’Okinawa, il part avec ses hommes pour venir en aide au clan Nakamatsu en guerre contre le gang rival Anan.
Critique : Quatrième long-métrage de Takeshi Kitano, Sonatine est son premier film à être remarqué par la critique en France. Il faut dire qu’il s’agit sans aucun doute de l’un de ses meilleurs. On retrouve ici les caractéristiques de Violent Cop, mais démultipliées afin de redéfinir de fond en comble le genre du film de yakuza. Le réalisateur ose ainsi expédier son intrigue durant les vingt premières minutes du film, où l’on suit une traditionnelle guerre de clans.
Toujours marqué par des plans fixes jouant sur la longueur et la lenteur pour mieux faire exploser la violence, cette première partie ne paraît pas originale. Kitano semble ainsi se conformer au cahier des charges d’un sous-genre populaire au Japon. Mais au bout d’une vingtaine de minutes s’ouvre une grande parenthèse qui bouleverse totalement les attentes du public.
Les yakuzas, en planque sur le littoral, se retrouvent désœuvrés, comme abandonnés par leurs chefs. Dès lors, ils tentent de passer le temps en réinventant des relations originales dans lesquelles pointent encore des zestes de violence. Ils multiplient les jeux, parfois dangereux, et passent leur temps sur la plage. Ils y tissent des liens d’amitié qui indiquent leur lassitude d’être des machines à tuer.
En roue libre apparente, le film dessine en creux le désarroi de personnages ne se reconnaissant plus dans le groupe auquel ils appartiennent. Toutefois, cette défiance progressive vis-à-vis du collectif n’est pas relayée par un individualisme forcené. Ainsi, le personnage principal finira par ne pas supporter sa solitude. Alternant avec maestria comédie, drame et éclats de violence brute, Kitano nous décrit en creux le malaise d’un Japon en pleine déconfiture. Alors que le groupe ne parvient plus à faire corps, que reste-t-il du modèle nippon ?
C’est la question que pose avec beaucoup de pertinence un cinéaste en pleine possession de ses moyens. Sublimé par une photographie solaire inspirée, Sonatine bénéficie également d’un superbe thème musical de Joe Hisaishi. Il vient habiller de manière pertinente le propos désabusé du réalisateur.
Joué avec sobriété par l’ensemble du casting, Sonatine confirmait l’ascension d’un réalisateur capable d’arpenter un genre codifié. Il en redéfinit notamment la plupart des figures imposées pour les détourner de leur but initial. Chant funèbre du mode de vie yakuza, ce film étonnant et déstabilisant mérite amplement d’être redécouvert par une nouvelle génération de cinéphiles.
A l’époque, son succès critique ne fut pas suivi d’un raz-de-marée dans les salles puisque seuls 37 402 spectateurs français ont fait le déplacement. Cela n’a pas empêché le long-métrage d’acquérir un petit statut de film culte au cours du temps.

© 1993 Shochiku Co (Tokyo) / Illustration et conception graphique : Aksel Varichon. Tous droits réservés.
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Si le blu-ray est présenté dans un boitier classique, le fourreau est luxueux et propose un design intéressant qui donne une plus-value à l’objet. L’unique supplément vidéo est constitué d’un entretien avec Benjamin Thomas, spécialiste de Kitano.
Durant 25min, il nous invite à décrypter l’univers si particulier du cinéaste en donnant de nombreuses clés de lecture, dont certaines ont d’ailleurs été reprises dans cet article, tant elles sont pertinentes. Clair, précis et illustré par des extraits judicieux, son intervention est passionnante de bout en bout. On l’écouterait bien plus longtemps encore.
La copie proposée est propre et bénéficie d’une jolie colorimétrie, parfaitement définie lors des très nombreuses scènes lumineuses. On est un peu plus déçus par les passages plus sombres où un grain un peu prononcé s’invite. La fluidité de l’image est également moins opérante lors de ces quelques séquences nocturnes.
L’éditeur propose deux pistes en stéréo DTS HD Master Audio dont la version française avec un doublage correct, mais qui paraît toutefois hors de propos pour ce genre de film. Les cinéphiles opteront donc pour la piste japonaise, bien plus naturelle et équilibrée. Celle-ci est claire, précise et ne sature jamais, laissant la musique d’Hisaishi s’exprimer pour notre plus grand plaisir.
Critique du film et test blu-ray : Virgile Dumez

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