Premier long de Camille Lugan, Selon Joy démontre une maitrise du style et du sens au service d’une expérience sensorielle étrange et fascinante.
Synopsis : Dans une ville grise et sans passé, Joy est une jeune femme orpheline qui vit sa foi avec intensité et ne quitte presque jamais son église. Un jour, elle fait la rencontre d’Andriy, un jeune homme qui se fait agresser sous ses yeux. Elle se convainc bientôt que leurs destins sont liés…

© 2025 Barney Production. All Rights Reserved.
Le Havre, à corps et à Dieu
Critique : Tourné au Havre, transformée pour l’occasion en une cité mystique, Selon Joy est un projet personnel qui ne ressemble qu’à lui-même. Ce premier long de Camille Lugan, qui a notamment réalisé le court métrage La persistente, dont on se souvient de l’étrangeté fantastique, et co-écrit de nombreux longs récents, se détache par son ton singulier qui ne ressemble en rien à la plupart des productions nationales contemporaines.
Son discours social qui effleure pourtant la réalité tragique de nos sociétés (les violences policières, le drame des migrants) est surtout une contemplation grâcieuse d’un microcosme nocturne où déambulent quelques personnages taiseux au charisme évident. On pense notamment à Joy, jeune femme recueillie peu après sa naissance par un prêtre qui l’a élevée au sein de sa paroisse ; son existence est bousculée par l’épreuve du corps, en la personne d’un dealeur dont elle va tomber amoureux jusqu’à le suivre en l’accompagnant dans ses virées désespérées. Après tout, comme clamé en début de métrage lors d’une messe qui pose l’humanité de Joy, Dieu est partout, dans tous les corps, y compris celui de ce voleur de cœur dégingandé qui ne parle pas même pas sa langue. Il lui sert néanmoins de révélation dans son monde de nuit où les miséreux occupaient toute ses préoccupations jusqu’à là.
Selon Joy est donc son récit initiatique, celui qui va la mener, une fois la peur de vivre écartée, aux décisions les plus radicales au cœur d’une vie bâtie à l’écart du monde.

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Selon Joy pare de lumière les recoins les plus sombres
Cinéaste du métaphorique dont la caméra évoque aussi bien Gaspar Noé (les scènes de transe sous pilule extatique, intensément chorégraphiées) que Pasolini pour l’évocation du mystique, Lugan se laisse portée par les influences cinématographiques d’un décor qui aime sonder le vide noctambule. Avec une rigueur de cadre de chaque plan, elle transcende l’espace en effleurant son architecture et en sondant ses recoins sombres.
Dans les interstices de cette cité hors du temps et du monde France, loin de toute réalité documentariste, Lugan se garde de trop tremper dans le réel, jusqu’à son portrait de la foi et de la religiosité. Elle assume la cinégénie de l’église Saint-Joseph comme un monument de sens et d’âme que n’aurait pas renié Tarkovski, notamment lorsqu’elle la filme au début du métrage sur fond de musique de Jean-Sébastien Bach.
Pourtant, l’aspect docu-réel est toujours à portée d’intrigue. En lâchant l’agneau Joy dans les noirceurs de la ville, l’autrice établie une analogie avec l’univers réaliste de Dickens, mais en inversant les genres. En particulier, Asia Argento devient Mater, matriarche de voyous dealant ses cachetons, avec une certaine jouissance de cheffe de gang redoutable, dans une réalité parallèle, de poésie et d’étrangeté, que la musique de Rémi Boubal, collaborateur de la cinéaste sur plusieurs projets, vient appuyer non sans fulgurance.

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Loin des canons du cinéma contemporain, Camille Lugan s’impose dans une cinématographie structurée fascinante, parant ses scènes de clins d’œil à ses maîtres, Kubrick, Verhoeven et Lynch. Elle réussit à captiver sans chercher à multiplier les effets, insistant plutôt sur la force des instants captés, avec la dévotion de ses deux jeunes interprètes principaux, Sonia Bonny et Volodymyr Zhdanov, qui l’ont accompagnée à Venise, en 2024, où le film a été dévoilé en avant-première mondiale. Une reconnaissance qui en appelle d’autres.
Les sorties de la semaine du 24 décembre 2025

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Camille Lugan, Sonia Bonny, Volodymyr Zhdanov, Asia Argento, Raphaël Thiéry, Grégoire Colin