Polar furieux et hystérique, Police contre syndicat du crime peint couleur sang un Japon des années 70 miné par les tensions sociales et une perte majeure des repères moraux. Sidérant.
Synopsis : Kurashima en 1963. Depuis plus de 7 ans, deux clans de Yakuzas rivaux s’affrontent, les Ohara et les Kawade. Et depuis plus de 7 ans, la police essaie de mettre ces deux clans hors d’état de nuire. Un jeune inspecteur courtise les uns pour piéger les autres. Jusqu’au jour où tout vole en éclats…
Une nouvelle confrontation entre policiers et yakuzas
Critique : Au cours des années 70, le cinéaste Kinji Fukasaku développe pour le studio japonais Toei une série de films mettant en scènes policiers et yakuzas en ayant à cœur de bouleverser les habituels clichés en vigueur dans le genre. Effectivement, durant les années 60, il était traditionnel de donner une vision idéalisée et vaguement romantique du yakuza. Fukasaku lui-même a participé au développement de ce cliché durant la décennie 60 avec de nombreux longs-métrages.
Toutefois, les tensions qui naissent au sein de la société japonaise au début des années 70 le poussent à radicaliser son cinéma et à remettre en cause cette image trop lisse d’une réalité bien plus complexe. A partir de Guerre des gangs à Okinawa (1971), Fukasaku commence à rapprocher policiers et truands, ce qu’il théorise même dans sa série de cinq films intitulée Combat sans code d’honneur (1973-1974). L’énorme succès rencontré par ces cinq films pousse le cinéaste à continuer dans la foulée avec Nouveau combat sans code d’honneur (1974), Le cimetière de la morale (1975) et ce Police contre syndicat du crime (1975) qui intervient un peu au bout de course.
Fukasaku brouille tous les repères moraux
Avec ce dernier film, Fukasaku pousse le bouchon encore plus loin en mélangeant parfois dans le même plan policiers et yakuzas, sans que le spectateur soit capable de dire qui est qui. Une scène programmatique résume à elle seule le propos du film : un homme assis au bureau d’un inspecteur de police répond au téléphone et reçoit des ordres d’un supérieur hiérarchique. Le plan d’après nous fait pourtant comprendre qu’il y a eu une méprise et que l’homme en question est un yakuza qui a profité de la courte absence du policier pour s’installer à sa place. On ne peut pas faire plus clair que cette note d’intention qui intervient après cinq petites minutes de film.
Dans un grand mouvement de contestation de la société japonaise des années 70, Fukasaku dénonce à la fois les manigances financières des hommes politiques, la corruption manifeste des forces de l’ordre et la collusion de tout ce petit monde censé faire respecter l’ordre avec les gangsters. Fukasaku ironise même en faisant d’un conseiller du maire un ancien yakuza repenti – mais qui tire toujours les ficelles en douce.
Amis pour la vie… ou pas…
Au cœur d’une intrigue classique qui voit la lutte de deux gangs pour le contrôle de la criminalité locale, Fukasaku établit une étrange relation entre un policier (brillant Bunta Sugawara) et un yakuza (Hiroki Matsukata en mode excessif). Faite en apparence de confiance et de respect mutuels, leur relation s’avère bien plus ambiguë, d’autant qu’elle se termine par une trahison manifeste. Le fameux honneur sans cesse clamé par les yakuzas est ainsi battu en brèche par une réalité bien plus sordide.
Mais le plus affolant dans Police contre syndicat du crime vient de la description d’une société japonaise touchée par une violence endémique. Plongeant dans un univers exclusivement masculin, Fukasaku indique que les rapports entre les êtres sont systématiquement marqués par l’opposition physique. Cela s’exprime par une violence graphique impressionnante – Fukasaku ne nous épargne rien, jusqu’à une tête tranchée – et par une caméra convulsive. Comme à son habitude, Fukasaku plonge avec sa caméra à l’épaule au cœur de la mêlée. Non seulement son film possède une puissance visuelle indéniable, mais il renforce encore le tout à l’aide d’un montage assez hystérique.
L’homme est un loup pour l’homme… et la femme
Cette vision nihiliste et profondément choquante d’une humanité réduite à sa part de bestialité peut aisément indisposer. Même l’unique scène de sexe débouche sur la dégradation de la femme, simple objet voué au plaisir masculin.
Avec Police contre syndicat du crime, Fukasaku délivre donc une œuvre excessive, furieuse (on crie beaucoup), mais qui, au-delà de ses outrances, parvient à peindre le portrait d’une humanité en perte totale de repères. Les séquences finales, qui finissent par renvoyer tout le monde dos à dos, terminent en beauté une œuvre éreintante, restée trop longtemps inédite sur notre territoire.
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Kinji Fukasaku, Bunta Sugawara, Hiroki Matsukata, Tatsuo Umemiya, Mikio Narita, Hideo Murota
