Nouveau film choc d’Amat Escalante, Lost in the Night est remarquable par sa réalisation et son approche fine des personnages. De plus, sa description des failles béantes de la société mexicaine fait froid dans le dos. A découvrir d’urgence.
Synopsis : Dans une petite ville du Mexique, Emiliano recherche les responsables de la disparition de sa mère. Activiste écologiste, elle s’opposait à l’industrie minière locale. Ne recevant aucune aide de la police ou du système judiciaire, ses recherches le mènent à la riche famille Aldama.
Lost in the Night, un projet de longue haleine
Critique : Cinéaste mexicain particulièrement original, Amat Escalante nous a déjà épatés par le passé avec des œuvres comme Los Bastardos (2008) et surtout le très étrange La région sauvage (2016). Après le succès rencontré par ce dernier film dans les festivals, le cinéaste s’est vu offrir la possibilité de travailler pour la télévision et notamment la série Netflix Narcos : Mexico. Ce qui devait initialement n’être qu’une expérience courte s’est étendue pendant plusieurs années à cause de la crise de la Covid-19.
Dans l’incapacité de monter son nouveau projet de cinéma, Amat Escalante a donc poursuivi cette expérience télévisuelle sur de nombreux épisodes. De son propre aveu, il y a acquis une solide expérience dans le domaine de l’efficacité, aussi bien en termes de tournage que de rendu trépidant à l’écran. Le cinéaste, plutôt enclin à réaliser des films d’auteur, a donc souhaité utiliser cette conception de l’efficacité immédiate sur Lost in the Night (2023) dont l’écriture s’est poursuivie durant plusieurs années.

Affiche Mexicaine de Lost in the Night © Tres Tunas – Cárcava Cine – Match Factory Productions – Lemming Film – Snowglobe Films. Tous droits réservés.
Le choc des classes sociales
Profitant d’une situation financière plus avantageuse, Amat Escalante est aussi parvenu à faire entièrement construire la maison près du lac servant de décor principal au long-métrage. Son étrangeté même souligne d’autant plus l’incongruité de sa situation géographique, perdue dans une région minière du Mexique où les habitants sont tous dépendants de l’industrie locale, vivant le plus souvent dans des conditions misérables.
Dès lors, cette maison, habitée par une star de télénovelas (excellente Bárbara Mori), son petit ami, un artiste contemporain complètement perché (Fernando Bonilla) et sa fille qui est une influenceuse marquée à vie par un passé douloureux (très juste Ester Expósito), incarne à elle seule l’intrusion d’une famille aisée dans un contexte social dégradé. C’est à l’intérieur de ce microcosme que le jeune Emiliano (Juan Daniel García Treviño, à la belle autorité naturelle) va s’infiltrer afin de suivre la piste de sa mère disparue. Dès lors s’ouvre un jeu du chat et de la souris dont on comprendra les tenants et aboutissants au fur et à mesure du film.
Un portrait sans concession du Mexique actuel
Lost in the Night est effectivement une œuvre très maîtrisée qui aborde de très nombreux sujets à la fois, dépeignant ainsi un Mexique entièrement gangrené par les injustices sociales, la corruption des forces de l’ordre et une religiosité mal contrôlée.

Photo © Martin Escalante. Tous droits réservés. 2023 © Pimienta Films, Tres Tunas Cine, Carcava Cine. ALll Rights Reserved.
Cela démarre très fort avec une scène d’enlèvement qui marque durablement les esprits par son efficacité et sa terrible violence. Les enjeux sont clairement posés dès cette introduction puisque la femme enlevée est une activiste écologiste qui s’oppose à la création d’une mine dans la région. Ceux qui l’enlèvent font clairement partie de la police, ce qui initie le cycle des dénonciations du réalisateur. Après le générique, le scénario nous invite à suivre les pas du fils de la kidnappée trois ans plus tard. Son enquête le mène tout droit à la maison des artistes évoqués plus haut. Dès lors, le métrage prend des allures de thriller social où les classes s’entrechoquent.
Un pays à feu et à sang, gangrené par l’insécurité et la corruption
L’ensemble du long-métrage baigne d’ailleurs dans une violence latente. Les artistes dont on peut saluer l’esprit de liberté, mais dont on déplore aussi l’irresponsabilité totale vis-à-vis des susceptibilités locales sont ainsi la cible d’une communauté religieuse qui tient davantage de la secte. Dans Lost in the Night, les protagonistes peuvent donc retrouver leurs chiens morts devant chez eux, ou encore tomber par hasard sur un bébé kidnappé et abandonné au cœur de la nature. C’est d’ailleurs ce sentiment permanent d’insécurité qui donne une allure glauque et sombre au long-métrage.
Le Mexique apparaît donc ici comme une société totalement fracturée, opposant les riches, protégés par la police, à la populace qu’on laisse se débrouiller face aux assauts des narcotrafiquants. Ainsi, la séquence où les jeunes gens du village forment une milice privée est glaçante, même si elle n’est pas menée à son terme. Audacieux, le métrage l’est également dans son approche des personnages qui sont tous complexes. On ne peut pas vraiment condamner qui que ce soit, ni être en totale empathie avec aucun d’entre eux. Par contre, le cinéaste est capable de peindre de beaux portraits, comme celui de l’influenceuse victime de son mode de vie. Ce beau personnage tragique et suicidaire s’impose comme l’une des grandes réussites du film, notamment lors de sa grande scène finale (que nous ne dévoilerons pas).
Une superbe réalisation présentée à Cannes
Outre cette richesse thématique, Lost in the Night est marqué par l’excellence de sa réalisation. Capable d’arpenter les différentes pièces de la maison – décor extraordinaire au passage – dans un savant plan-séquence, la caméra d’Escalante s’infiltre partout et traque des purs moments de vérité avec grâce et efficacité. Désormais pleinement maître du rythme, Amat Escalante livre avec Lost in the Night une œuvre qui ne suscite jamais l’ennui et qui nous emporte dans un tourbillon de sensations fortes, sans pour autant chercher l’épate.
De cette expérience purement cinématographique, le spectateur ressort rassasié, plein d’images dans la tête, destinées à rester gravées pour longtemps. L’apanage des grands films. Malheureusement, le long-métrage n’a pas eu l’écho qu’il méritait à sa sortie, malgré un passage médiatisé par le Festival de Cannes. Sur la séance parisienne du mercredi 4 octobre 2023, il n’a mobilisé que 71 cinéphiles dans les quatre salles qui le proposait. A la fin de sa première semaine française, le métrage ne se positionnait qu’en 32ème place du box-office national avec 3 851 entrées dans 55 salles.
Critique de Virgile Dumez
Sorties de la semaine du 4 octobre 2023
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Photo © Martin Escalante. Tous droits réservés.
Biographies +
Amat Escalante, Juan Daniel García Treviño, Ester Expósito, Bárbara Mori, Fernando Bonilla
Mots clés
Cinéma mexicain, Le suicide au cinéma, Les violences policières au cinéma, Critique sociale
