Film cabossé du trop rare Béla Tarr, L’homme de Londres est un miracle de cinématographie pour une adaptation surprenante du roman de Simenon. Conspué à Cannes, ce pont entre deux cultures subjuguera les intransigeants du cinéma contemplatif.
Synopsis : Maloin mène une vie simple et sans but, aux confins de la mer infinie ; c’est à peine s’il remarque le monde qui l’entoure. Il a déjà accepté la longue et inévitable détérioration de sa vie, et son immense solitude. Lorsqu’il devient témoin d’un meurtre, sa vie bascule et le voilà confronté au péché, à la morale, au châtiment, écartelé à la frontière de l’innocence et de la complicité. Et cet état de scepticisme l’entraîne sur le chemin de la réflexion, sur la signification de la vie et du sens de l’existence. Le film touche à cet indestructible désir des hommes pour la vie, la liberté, le bonheur, les illusions jamais réalisées, à ces riens qui nous apportent l’énergie, pour continuer à vivre, à s’endormir, à s’éveiller, jour après jour. L’histoire de Maloin est la nôtre, celle de tous ceux qui doutent et qui peuvent encore s’interroger sur leur pâle existence.
L’homme de Londres, un accident industriel dès le tournage
Critique : Œuvre maudite dès son tournage chaotique frappé par des intempéries dans un premier temps, L’homme de Londres est confronté ensuite au suicide de l’un de ses principaux producteurs et ami du cinéaste, Humbert Balsan. On est alors au début du tournage en Corse et Ognon Pictures, société du défunt, décide immédiatement de se désengager de cette coproduction européenne onéreuse de 5 millions d’euros. Le jusqu’au-boutisme et l’intransigeance de l’auteur suscite une méfiance générale d’autant qu’il a refusé de s’engager à ne pas dépasser le budget. Les partenaires financiers se rétractent. Le premier film de Béla Tarr depuis son chef d’œuvre Les Harmonies Werckmeister (2000) est un fiasco qui fait date.
Il faudra plus de deux avant que le tournage ne reprenne. Les décors ont entre temps été démontés ; la confiance a été ébranlée. Tarr ressortira essoré de cette expérience qui lui prend plus de quatre ans de son existence. Lorsque le film est sélectionné au festival de Cannes, en compétition officielle, ce qui est une première pour le génie hongrois, l’accueil tourne au désastre. Les journalistes somnolents l’assassinent. L’homme de Londres devra attendre plus d’un an pour sortir en France, en septembre 2008, de façon confidentielle. Ce gros budget pour un film d’auteur intransigeant (6M€) ne réalisera même pas 60 000€ de recettes en salles, et donc moins de 10 000 entrées en France.
Pourtant, L’homme de Londres de Béla Tarr appartient aux expériences cinématographiques qui obsèdent. De par sa beauté visuelle qui découle de longs travellings et de plans séquences que d’aucuns qualifieraient d’interminables, mais qui, de par leur annexion à la photographie ou à la toile naturaliste, nous inspirent ici davantage la fascination. Formidable réflexion sur la solitude et la condition humaine, cette adaptation d’un classique de Simenon de 1933, avec Tilda Swinton, et avec en réalisateur de deuxième équipe László Nemes (futur réalisateur du Fils de Saul, 2015), est un bijou qui saura récompenser les plus téméraires des cinéphiles.
Sa sortie en vidéo, deux ans après une courte exploitation en salle, est venue récompenser l’impatience des disciples du maître. Un miracle pour collectionneur. Un grand merci à Shellac pour cette édition de qualité, au design imaginatif qui marie le cinéma à la littérature.
Les sorties de la semaine du 24 septembre 2008
© TT Filmmûhely, 13 Productions, Cinema Soleil, Von Vietinghoff Filmproduktion (VVF), Black Forest Films. Tous droits réservés / All rights reserved
Packaging & Compléments : 4 / 5
Ils sont de deux ordres. L’éditeur a glissé dans le packaging en carton un livre de poche du roman de Simenon. Un vrai plus qui permet une étude comparative bienvenue entre l’œuvre d’origine et l’adaptation ténébreuse du génie hongrois. Plus traditionnel, un making-of de 26mn et la bande-annonce viennent compléter la section. On appréciera le premier module qui offre un aperçu rare d’un tournage chez Béla Tarr (cela ne doit pas être tous les jours facile d’être son caméraman !). L’auteur s’exprime sur toute la noirceur de sa vision, autre fait peu courant, l’artiste n’étant pas enclin aux entretiens ! Parmi les intervenants, on appréciera la pertinence des propos de Tilda Swinton dont la présence dans le film était déjà une plus-value incontestable.
L’image : 3 / 5
Sans atteindre la perfection tant recherchée par son auteur, le DVD de L’homme de Londres manifeste des qualités indéniables dans le rendu du noir et blanc. Il demeure un grain de pellicule qui amplifie la force de persuasion de l’image. Du beau travail.
Le son : 4 / 5
Proposé uniquement en Dolby Digital 2.0, L’homme de Londres échoue à convaincre face aux normes sonores contemporaines. Il manque l’ampleur d’un 5.1 pour donner de la force aux musiques lourdes et troubles de Béla Tarr. Mais la piste Dolby Digital reste toutefois suffisante pour extraire chaque bruit et chaque mot du contexte filmique. Un point essentiel puisque l’auteur a voulu multiplier les accents étrangers pour un rendu du français décalé, qui isole chaque protagoniste dans son langage.

Editeur : Shellac. © TT Filmmûhely, 13 Productions, Cinema Soleil, Von Vietinghoff Filmproduktion (VVF), Black Forest Films. Tous droits réservés / All rights reserved
Biographies +
Béla Tarr, Miroslav Krobot, Tilda Swinton, Gyula Pauer, János Derzsi, Erika Bók, Mihály Kormos
