Film d’animation ambitieux, Les Maîtres du temps est fondé sur les superbes graphismes de Moebius et une histoire de paradoxe temporel passionnante. Culte.
Synopsis : Sur la planète Perdide, Claude et son jeune fils Piel, fuient une inquiétante nuée de frelons, aux commandes d’un véhicule tout-terrain. Leur course se termine par un accident. Claude, grièvement blessé, envoie Piel se mettre à l’abri et lui confie un étrange microphone.
De la difficulté de créer un cinéma d’animation en France dans les années 70-80
Critique : Après le succès rencontré par son premier long métrage d’animation La planète sauvage (1973) conçu avec la collaboration de Roland Topor, le cinéaste René Laloux a tenté durant toute la fin de la décennie 70 de monter un projet avec le dessinateur Caza qui allait donner naissance bien plus tard à Gandahar (1987). Mais en ce début des années 80, le film est au point mort faute de financement et René Laloux opte pour une autre adaptation du romancier de SF Stefan Wul (déjà à l’origine de l’histoire de La planète sauvage).
Il est soutenu dans cette initiative par le dessinateur français de génie Moebius (également connu sous son vrai nom de Jean Giraud pour sa série western Blueberry). Tous deux décident d’adapter le roman L’Orphelin de Perdide (1958) dont ils modifient de nombreux éléments, notamment en ajoutant l’excellente idée d’un paradoxe temporel, d’où le titre français des Maîtres du temps.
Un studio hongrois à la rescousse
Pourtant, le même problème se pose aux deux créateurs puisqu’un financement s’avère compliqué sur le seul territoire national. Ils doivent donc parcourir l’Europe pour trouver des partenaires et décident de poser leurs valises en Hongrie, alors derrière le Rideau de fer. On rappellera que La planète sauvage a déjà été conçu en Tchécoslovaquie pour profiter aussi du savoir-faire local et de coûts moindres. Pour Les Maîtres du temps, René Laloux s’installe donc au studio Pannonia, domicilié à Budapest. Si la facture s’en trouve fortement amoindrie, les problèmes ne cessent de pleuvoir lors de la conception de ce film d’animation complexe.
Effectivement, le style des dessins de Moebius ne correspond aucunement aux habitudes locales et les animateurs hongrois ont le plus grand mal à retranscrire son univers original à l’écran. Il a donc fallu de nombreuses semaines de cadrage pour René Laloux qui devait s’adapter au système étatique soviétique. Si le résultat n’est pas pleinement convaincant au niveau de l’animation, ce recours à des techniciens d’Europe de l’Est a au moins permis la création du long métrage pour un coût raisonnable.
Une bande-son très travaillée
Difficulté supplémentaire, René Laloux a souhaité inverser le processus habituel en ne créant la bande-son qu’après les images, ce qui enlevait des points de repères pour les animateurs. L’univers sonore a donc été créé a posteriori, notamment par le duo Pierre Tardy et Christian Zanési, issus de la musique contemporaine. Effectivement, René Laloux entendait pousser encore plus loin les expérimentations sonores déjà fort présentes sur La planète sauvage. Et il faut admettre que cette dimension est l’une des grandes réussites de ce dessin animé à la douce étrangeté, par son univers graphique, mais aussi ses sonorités étonnantes.

© 1982 Télécip, TF1 Films Production, Westdeutscher Rundfunk (WDR), Südwestfunk (SWF), Société Suisse de Radiodiffusion et Télévision (SSR), British Broadcasting Corporation (BBC), Magyar Televízió Szórakoztató Osztálya / Affiche : Charles Buxin sur un dessin de Moebius et Michel Siniet. Tous droits réservés.
Finalement, Les Maîtres du temps propose au spectateur de se retrouver au cœur d’une mission de sauvetage visant à récupérer un enfant de six ans, isolé sur une planète hostile. Alors que le scénario semble très linéaire durant une large partie de la projection, le dernier quart d’heure fait intervenir les fameux maîtres du temps du titre qui amènent avec eux un twist parfaitement inattendu lié à un paradoxe temporel. Dès lors, le film peut être revu dans son intégralité sous son aspect de fable métaphysique. La fin nous permet de reconsidérer la place de certains personnages et touche par l’universalité de sa thématique – en gros la finitude de chaque être humain. L’émotion peut alors se déployer alors qu’elle était en retrait durant une grande partie d’un métrage surtout passionnant par son emballage visuel audacieux.
Les Maîtres du temps comme métaphore de la guerre froide
Souvent considéré comme un film réservé aux adultes, Les Maîtres du temps peut tout de même être regardé par des enfants curieux d’une dizaine d’années. Ils auront la possibilité de s’attacher à des petits personnages amusants (Jad et Yula, deux gnomes télépathes adorables). On aime aussi les Hypo-ornythorinx aussi appelés Ouin-Ouin qui devraient faire le bonheur des plus jeunes par leur aspect trognon. Toutes ces créations visuelles enrichissent une intrigue qui se permet aussi des notations politiques.
Effectivement, dans Les Maîtres du temps, les héros doivent faire face à deux forces opposées. D’une part, on trouve la Flotte Réformiste Interplanétaire dont l’apparence fait fortement songer aux soldats indifférenciés des puissances fascisantes. D’autre part, les héros doivent faire face à la menace représentée par Xul, un esprit collectif qui annule toute personnalité pour se fondre dans sa masse informe. Il n’est pas difficile d’y voir une métaphore du communisme, ce qui a d’ailleurs valu des reproches de la part des autorités hongroises. René Laloux s’est défendu en disant qu’il s’agissait d’une critique du fascisme, mais ce stratagème ne trompe plus personne de nos jours. En réalité, Les Maîtres du temps peut être lu comme une métaphore de la guerre froide qui battait alors son plein.
Très ambitieux sur les plans visuel et sonore, ce film d’animation n’atteint pas le génie de La planète sauvage, mais il demeure un exemple de la possibilité de créer des œuvres d’animation originales, loin des canons imposés par la domination sans partage des studios américains. D’ailleurs, le film a plutôt été bien reçu par la presse.
Box-office parisien des Maîtres du temps
Sorti sur les écrans parisiens le 24 mars 1982, Les Maîtres du temps a dû affronter cette semaine-là la reprise d’Alice au pays des merveilles des studios Disney. Proposé dans 21 salles, le film d’animation européen séduit 47 285 cinéphiles pour une cinquième place hebdomadaire. La même semaine, les Parisiens faisaient un succès au Cadeau (Michel Lang), une comédie dans l’air du temps avec Clio Goldsmith et pouvaient aussi frissonner dans La maison près du cimetière de Lucio Fulci. En deuxième semaine, Les Maîtres du temps conserve ses salles et trouve 33 217 retardataires. Cependant, la chute commence à s’amorcer en troisième septaine, avec moins de salles et 19 586 têtes blondes pour un total dépassant tout juste les 100 000 entrées. La suite va se faire dans une combinaison plus restreinte et le film stoppe son voyage intergalactique à 142 589 Franciliens.
Et dans le reste de la France ?
En ce qui concerne la France entière, Les Maîtres du temps s’impose à la 11ème place du classement avec 75 057 fans de Space Opera. Visiblement mieux distribué en province la semaine suivante, le métrage gagne des entrées et attire 86 168 retardataires. Pour sa troisième septaine, le film tient bon la barre avec 59 776 voyageurs temporels et il dépasse ainsi les 220 000 entrées. Le film va ensuite continuer sa carrière, avec essentiellement des séances en matinée et il termine son périple 505 189 entrées. Le métrage réalise donc 300 000 entrées de moins que La planète sauvage, mais il se vend dans le monde entier et connaît même une petite carrière aux Etats-Unis.
Depuis, le métrage est devenu culte pour toute une génération qui a pu le découvrir au cinéma, mais aussi en VHS. On notera également la sortie récente d’un collector en DVD et blu-ray, tandis que le film a aussi eu droit à une reprise en salles par Tamasa en avril 2024 dans une superbe copie restaurée en 4K.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 24 mars 1982
Acheter le film en blu-ray
Voir le film en VOD

© 1982 Télécip, TF1 Films Production, Westdeutscher Rundfunk (WDR), Südwestfunk (SWF), Société Suisse de Radiodiffusion et Télévision (SSR), British Broadcasting Corporation (BBC), Magyar Televízió Szórakoztató Osztálya / Affiche : Charles Buxin sur un dessin de Moebius et Michel Siniet. Tous droits réservés.
Biographies +
Mots clés
Cinéma français, Cinéma d’animation français, Films de science-fiction des années 80, L’espace au cinéma, Les voyages à travers le temps