Faux film quinqui, El Lute : Marche ou crève de Vicente Aranda est surtout une œuvre sociale et politique visant à critiquer le franquisme et les injustices d’un régime dictatorial sans pitié. Un triomphe espagnol à découvrir pour la première fois en France.
Synopsis : En 1960, une famille nomade de potiers vivant dans la précarité parcourt l’Estrémadure. La vie dure qu’ils mènent entraîne la mort de la mère. Le fils, Eleuterio Sánchez, “El Lute”, vole des poulets et est condamné à six mois de prison. Des années plus tard, en 1965, après l’assaut d’une bijouterie de la rue Bravo Murillo à Madrid, dans lequel le vigile meurt, il est jugé et condamné à mort.
Eleuterio Sánchez, le premier vrai quinqui ?
Critique : Du milieu des années 70 aux années 80, le cinéma quinqui a déferlé sur les écrans espagnols, rencontrant un succès quasiment ininterrompu durant une bonne décennie. Le terme quinqui vient tout d’abord du mot quincaillerie qui était la marchandise vendue par les mercheros, ces nomades qui ont fini par être surnommés quinquis.
Or, un glissement sémantique est intervenu dans les années 60 lorsque l’un d’entre eux, un certain Eleuterio Sánchez dit El Lute, est devenu une célébrité dans le monde de la petite délinquance. Dès ce moment, le terme quinqui a fini par désigner des petites frappes adeptes de trafics en tous genres. Après plus d’une décennie consacrée au cinéma quinqui, il semblait donc naturel qu’un cinéaste s’intéresse au destin de celui qui est à l’origine du terme, d’autant qu’il est devenu entre-temps un écrivain et avocat célèbre, après sa libération au début des années 80.

© Artus Films, Premium Cine / Conception graphique : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.
Un biopic sérieux davantage qu’un film d’exploitation
Finalement, le cinéaste Vicente Aranda s’est lancé dans cette aventure, mais en souhaitant se démarquer du cinéma de genre quinqui qui commençait à ne plus faire recette au milieu des années 80. Au lieu de proposer une œuvre qui embrasserait l’intégralité de la vie tumultueuse du renégat, Vicente Aranda fait le pari osé de ne proposer que l’adaptation du premier volet de l’autobiographie du délinquant intitulé Marche ou crève.
Car ce qui intéresse véritablement Vicente Aranda est de replacer la vie du jeune homme dans le contexte du franquisme des années 60. Ainsi, son film ne couvre que six ans de la vie d’El Lute, depuis ses premiers pas au sein de la communauté marginalisée des mercheros jusqu’au fameux cambriolage d’une bijouterie qui lui vaudra d’écoper de la peine de mort, commuée en peine de 30 ans de prison, sachant qu’il n’a fait que participer à un coup raté ayant coûté la vie à un vigile – mais ce n’est pas lui qui a tiré.
Vicente Aranda fait le procès du franquisme
En fait, Vicente Aranda n’a pas souhaité réaliser une œuvre trépidante, mais bien une pertinente analyse à la fois sociale et politique. A travers le destin de son anti-héros qui demeure grandement innocent des faits qui lui sont reprochés, le cinéaste en profite pour régler ses comptes avec une société espagnole intolérante envers les gens du voyage, tout en soulignant la dureté du régime franquiste. En ligne de mire, le réalisateur insiste sur la cruauté de la Guardia civil, bras armé du régime dictatorial de Franco, en multipliant les scènes de torture sur la personne d’El Lute, misérablement exposé dans toute sa nudité face à ses tortionnaires. Ces séquences, bien que tournées sans voyeurisme, remettaientt au centre du débat la dureté du régime franquiste en 1987, à l’heure où s’achevait la Transition démocratique espagnole.
Pour exposer les premières années de la vie d’El Lute, le cinéaste prend le temps de décrire sa vie dans les bidonvilles espagnols, avec sa compagne et son jeune fils. Vicente Aranda ne cherche jamais à créer de belles images ou à rendre hommage aux paysages ibériques puisque tous ses décors sont miteux, les paysages pouilleux et les images globalement peu lumineuses. En fait, cette esthétique volontairement terne renforce l’idée d’une Espagne franquiste à l’horizon bouché, sans échappatoire possible. Toutefois, même si ses scènes sont globalement longues, El Lute : Marche ou crève passe à une vitesse folle grâce à un montage de Teresa Font parfaitement maîtrisé.
Le duo Imanol Arrias – Victoria Abril au sommet
Ainsi, chaque phase (l’entrée dans la délinquance, la prison, l’évasion et la cavale) s’articulent parfaitement les unes aux autres. Et même si le schéma narratif est bien connu de tous, le réalisateur lui offre une plus-value par son regard distancié vis-à-vis du franquisme qu’il juge très sévèrement.
Pour donner plus de poids à son évocation des années 60, le cinéaste a reconstitué son duo gagnant de Le Temps du silence (1986), à savoir Imanol Arias et Victoria Abril. Les deux jeunes comédiens sont déjà très bien connus et identifiés du public espagnol et constitue donc un attrait supplémentaire qui s’ajoute à l’extrême popularité de l’histoire d’El Lute dans la mémoire collective. Outre l’alchimie parfaite entre les deux comédiens, l’extrême efficacité du long métrage peut expliquer le triomphe qu’il a rencontré dans les salles ibériques en 1987.
Le film espagnol le plus vu de 1987 en Ibérie
En fait, il s’agit ni plus ni moins du long métrage espagnol le plus vu de cette année 1987. Cela a fait de ses deux interprètes de véritables stars, tandis que les producteurs n’ont eu qu’une hâte : convaincre le trio de se reformer pour adapter immédiatement le deuxième volet de l’autobiographie d’El Lute. Tout le monde retourne donc sur le terrain pour livrer un El Lute II : Demain je serai libre qui sortira dans les salles en 1988. Toutefois, malgré l’énorme succès dans la péninsule, aucun distributeur français n’a été intéressé par un sujet que l’on jugeait trop ancré dans la réalité locale, et donc peu parlant pour le public hexagonal.
Il a donc fallu attendre 2026 pour que l’audacieux éditeur Artus Films nous propose ce qui est devenu un diptyque dans une édition DVD / blu-ray indispensable pour tous les amoureux de cinéma espagnol.
Critique de Virgile Dumez
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Vicente Aranda, Victoria Abril, Ricardo Palacios, Charly Bravo, Manuel Zarzo, José Canalejas, José Manuel Cervino, Imanol Arias, Antonio Valero
Mots clés
Cinéma espagnol, Cinéma quinqui, Les délinquants au cinéma, Les gitans au cinéma, Film de prison, Les évasions au cinéma, Les cavales au cinéma