Naissance des pieuvres, premier long métrage de Céline Sciamma, explore les émois des adolescentes avec une force contemplative et poétique bouleversante. Une merveille de sensibilité habitée par une musique électronique d’une douceur irréelle.
Synopsis : L’été quand on a 15 ans. Rien à faire si ce n’est regarder le plafond. Elles sont trois : Marie, Anne, Floriane. Dans le secret des vestiaires leurs destins se croisent et le désir surgit. Si les premières fois sont inoubliables c’est parce qu’elles n’ont pas de lois.
Naissance de Céline Sciamma au cinéma
Critique : Naissance des pieuvres est le premier long de Céline Sciamma, future réalisatrice de Tomboy (2011), Bande de filles (2014) et Portrait d’une jeune fille en feu (2019). A peine sortie de la FEMIS, elle signait à 28 ans un premier essai qui promettait les vertiges d’une œuvre. Dans un cinéma français en manque de renouveau, son regard unique de femme à l’art extatique et militant apportait une fraîcheur sur une thématique éculée : les premières amours adolescentes.
Loin du style potache, branché ou réaliste pour lequel beaucoup de jeunes cinéastes auraient opté avec une inclinaison pour le langage jeune et humoristique ou pour le glauque de convenance, Sciamma transcende et préfère approcher les premiers émois amoureux avec la douce mélancolie d’un témoin lunaire dont on ressent une bienveillance jamais feinte. Oui, Sciamma est toujours prête à aimer ses personnages.
Une approche magnétique des premiers émois adolescents
Elle aborde en particulier la montée du désir chez les filles, le garçon étant ici une figure quasi muette qui ne fait que traverser l’écran. Elle capte la difficulté d’affronter et de matérialiser ses premières émotions pubères, celles qui triturent le corps et l’esprit à un âge où tout se ressent et où rien ne se comprend vraiment. Sa caméra sobre et carrée, marquée par la place physique et universelle des êtres, s’accompagne d’une musique électronique irréelle, hypnotique et symphonique, qui berce chaque scène de ses sonorités. Para One à son meilleur.
Le grand bain métaphorique
La complicité des sens se vit à tous les niveaux et offre ici beauté et poésie dans un tourbillon de sentiments enivrants et dévastateurs, avec la récurrence du motif de l’eau, élément protecteur dans lequel baignent volontiers ses protagonistes. La matrice originelle, source de vie et de régénérescence abonde dans une œuvre sans sécheresse où tout porte à l’humidité des sens.
Ni facile dans le style ni racoleur, Naissance des pieuvres adopte un regard décalé et poétique qui rejette le réalisme d’usage pour atteindre une précision chirurgicale dans la retranscription des sentiments. Pour cela, l’écriture est féconde ; les jeunes comédiens formidables (naissance d’Adèle Hanael, découverte de Pauline Acquart et Louise Blachère), et l’harmonie avec le compositeur Para one est totale. On remerciera l’artiste électro d’avoir mis la pédale douce sur ses notes déstructurées.
Chacun, dans son rôle, semble avoir puisé sa foi créatrice dans les astres et éléments pour compléter cette merveille éthérée aux allures indépendantes d’un Gattaca adolescent très bobo parisien (décors parfois futuristes marqués par des cadres vides, musique transcendante, utilisation similaire de la métaphore de l’eau et même importance du silence pour ponctuer les dialogues et mettre en exergue la souffrance).
En tant que première œuvre, Naissance des pieuvres flirte avec le sublime, rayonne par son intense beauté et miroite comme un joyau gisant au fond d’une piscine. Un succès au box-office en devenir ?
Box-office de Naissance des pieuvres
Au box-office, sortie en août 2007, cette œuvre budgétée à moins de 2 millions d’euros, a imprégné dans sa mélancolie plus de 80 000 spectateurs. Après un démarrage à 34 000 entrées dans seulement 62 salles, le jeu de tentacules a doublé sa mise de départ demeurant relativement stable d’une semaine sur l’autre : 17 361 entrées en semaine 2, 11 199 entrées en semaine 3…
Pour un long métrage ressorti bredouille d’Un Certain regard à Cannes trois mois auparavant, avec une quasi unité de lieu autour d’une piscine couverte en région parisienne, et une thématique saphique rarement vendeuse dans la société française très conservatrice des années 2000, le choc artistique était saisissant. Le miracle Céline Sciamma et Adèle Haenel venait d’éclore sous nos yeux, ouvrant la voie à une nouvelle génération d’artistes féminines comme Ursula Meier, Rebecca Zlotowski, Justine Triet et Camille Lugan, chacune œuvrant à une transformation radicale d’un cinéma patriarcal à l’agonie.
Naissance des pieuvres en vidéo
Deux sorties vidéo assez confidentielles, chez Optimale, ont accompagné la longue carrière du film, à chaque fois en DVD, puisque 20 ans après sa sortie originelle, aucun Blu-ray n’a encore été édité. Pyramide Vidéo a par ailleurs ressorti Naissance des pieuvres dans un coffret trois films, accompagné de Tomboy et Bande de filles (2022).
On pourra regretter que le premier film de Céline Sciamma, malgré trois nominations aux César, dont Meilleur premier film et Meilleure révélation féminine pour Adèle Haenel, n’ait pas obtenu la reconnaissance qu’il méritait de ses pairs.
Les sorties de la semaine du 15 août 2007

Affiche © Droits Réservés. Film : © 2007 Les Productions Balthazar. All Rights Reserved.