Thriller au sujet plutôt dingue, Cloud ramène Kiyoshi Kurosawa au cinéma qui a fait sa gloire grâce à une vision terriblement pessimiste de nos sociétés numériques. Glaçant.
Synopsis : Ryosuke plaque tout pour vivre de la revente en ligne. Mais bientôt, certains clients menaçants resserrent l’étau autour de lui sans qu’il en comprenne les raisons. Son rêve d’indépendance vole en éclats. Dans un Japon hyperconnecté, fuir est impossible. Surtout quand on ignore les règles du jeu.
Retour de Kiyoshi Kurosawa à l’angoisse
Critique : Révélé par plusieurs films de peur très anxiogènes vers la fin des années 90 dont les formidables Cure (1997), Charisma (1999) et Kaïro (2001), le cinéaste Kiyoshi Kurosawa s’est construit au fil du temps une solide réputation auprès des fans de fantastique. Pourtant, depuis une grosse dizaine d’années, le réalisateur semblait davantage intéressé par un cinéma plus dramatique, et dirons-nous, classique. C’est le cas avec L’Autre rive (2015), Le Secret de la chambre noire (2016), Au bout du monde (2019) et Les Amants sacrifiés (2020).

© 2024 Cloud Production Committee, Django Film, Movie Walker, Nikkatsu, Tokyo Theatres, US Cinema, Yomiuri Telecasting Corporation (YTV). Tous droits réservés.
Cinéaste extrêmement prolifique, Kurosawa n’a pourtant guère donné de ses nouvelles durant près de 4 ans, ce qui constitue le plus long intermédiaire de toute son imposante carrière. Durant cette période, il n’a effectivement mis en boite qu’un épisode de série télé, ainsi qu’un film destiné à la vidéo. Aussi, le maître n’a pas lésiné pour son retour au grand écran, proposant deux films et un moyen métrage durant la seule année 2024, tous sortis en 2025 en France. Parmi eux, Chime (2024) revient à l’horreur qui a fait sa gloire, mais seulement pour une durée de 45 minutes. Le moyen métrage est sorti fin mai 2025 en France. Ensuite est venuen juin Cloud (2024) qui nous intéresse ici, juste avant le film franco-japonais La Voie du serpent, sorti au mois de septembre.
Une chasse à l’homme inspirée d’une histoire vraie
Avec Cloud, Kiyoshi Kurosawa semble vouloir opérer la synthèse entre ses films mystérieux plus anciens et son goût pour une réalisation plus posée. Mais surtout, le cinéaste se laisse aller pour la première fois à l’action pure dans la deuxième partie du film qui suit une terrible chasse à l’homme.
Pour son scénario, l’auteur s’est inspiré d’un fait réel survenu au Japon lorsqu’un homme a été victime d’un meurtre organisé par un collectif d’anonymes rencontrés uniquement par internet. Cette histoire a horrifié le réalisateur qui y a vu une parfaite métaphore des dérives actuelles du capitalisme sauvage. Pour construire son personnage principal, il s’est aussi inspiré d’un de ses amis qui est lui aussi revendeur de produits sur internet.
Comment faire du fric sans se fouler!
Pour créer une atmosphère tendue, Kiyoshi Kurosawa met d’abord tranquillement en place son intrigue et ses personnages durant une première heure plutôt sage, mais qui multiplie toutefois les moments un peu étranges. Retrouvant son style d’autrefois, Kurosawa crée donc une inquiétante étrangeté au sein d’un monde pourtant terriblement trivial. Il s’agit pour les jeunes générations qui n’ont aucun talent particulier de trouver le moyen de faire du fric facilement. Nous suivons donc la création de l’autoentreprise de Ryosuke (très juste Masaki Suda) qui consiste à revendre tout et n’importe quoi sur internet, en gonflant de manière artificielle les prix, afin d’obtenir une marge considérable.
Assez classique dans sa construction, le récit nous invite à constater l’ascension soudaine du jeune homme sans scrupule, déménageant pour une grande maison où il peut loger sa petite amie (Kotone Furukawa, excellente en mode fourbe) et même employer un jeune homme du coin qui va se révéler d’une aide précieuse (charismatique Daiken Okudaira). Pourtant, ce classicisme assumé vole en éclat lors de la deuxième heure puisque Ryosuke devient la cible d’une véritable chasse à l’homme de la part d’un groupe de consommateurs énervés et d’anciennes connaissances qui veulent se venger.
Cloud ou petit précis de déshumanisation
Dès ce moment, Cloud bascule dans une dimension de plus en plus fantastique, puisque plus personne ne semble se raccrocher à une quelconque raison et la violence peut se déchaîner de la manière la plus absurde possible. Le plus glaçant étant de savoir que cela s’est vraiment produit. En fait, Kiyoshi Kurosawa poursuit ici sa réflexion sur la fin de la civilisation et la déshumanisation de la société capitaliste japonaise.

© 2024 Cloud Production Committee, Django Film, Movie Walker, Nikkatsu, Tokyo Theatres, US Cinema, Yomiuri Telecasting Corporation (YTV). Tous droits réservés.
Pour cela, il organise un véritable jeu de massacre entre des protagonistes qui n’ont qu’une seule idée en tête : acheter et vendre pour pouvoir gagner de l’argent. Assez violent, Cloud ne tombe pas dans le piège de chorégraphier l’action pour la rendre séduisante. Le cinéaste insiste au contraire sur la difficulté de tuer un être humain, sur la maladresse inhérente au fait de passer réellement à l’acte pour la première fois de son existence. Toutefois, il démontre aussi que la vie d’autrui ne semble plus avoir aucune valeur dans un monde entièrement digitalisé et donc déréalisé. C’est ce qui fait la force de Cloud dont l’intrigue parait tout de même assez absurde de prime abord.
Comme autrefois, le réalisateur de Kaïro nous gratifie d’une dernière séquence qui fleure bon le fantastique pur et envoie ses antihéros, et donc le système entier, aux enfers. Un beau moment, toujours réalisé avec une grande économie de moyens. Quasiment sans musique, Cloud constitue donc une œuvre valeureuse qui ramène Kiyoshi Kurosawa à ses premières amours. Le thriller s’avère sombre, désespéré et misanthrope.
Box-office français de Cloud
Distribué à partir du 4 juin 2025 par Art House Films, spécialisé dans le cinéma asiatique, Cloud n’a pas pu compter sur le nom de Kiyoshi Kurosawa pour rameuter ses fans en salles. Ils n’ont été que 16 151 curieux en première semaine, dont plus de 3 000 en avant-première. Le résultat est forcément décevant, d’autant que la deuxième semaine entraine le thriller vers le fond avec seulement 5 244 retardataires, franchissant péniblement les 20 000 entrées.
Art House Films a tenté de faire du thriller un sleeper de l’été 2025, mais la faiblesse des chiffres l’a contraint à abandonner son exploitation début août avec seulement 24 222 entrées au compteur. Pourtant, à l’international, le métrage a eu l’honneur de représenter le Japon aux Oscars, tout en étant présenté dans les festivals de Sitges et de Venise en 2024. Mais rien n’y a fait.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 4 juin 2025
Acheter le film en combo DVD / blu-ray
Voir le film en VOD

© 2024 Cloud Production Committee, Django Film, Movie Walker, Nikkatsu, Tokyo Theatres, US Cinema, Yomiuri Telecasting Corporation (YTV) / Affiche : Jeff Maunoury. Tous droits réservés.
Biographies +
Kiyoshi Kurosawa, Masataka Kubota, Masaki Suda, Kotone Furukawa, Daiken Okudaira
Mots clés
Cinéma japonais, Thrillers asiatiques, Les réseaux sociaux au cinéma, Films anticapitalistes