Œuvre noctambule, La nuit venue est un premier film séduisant qui investit les rues de la capitale avec talent. La noirceur du propos est contrebalancée par une ambiance planante délivrée par une musique envoutante. À découvrir.
Synopsis : Paris 2018. Jin, jeune immigré sans papiers, est un chauffeur de VTC soumis à la mafia chinoise depuis son arrivée en France, il y a cinq ans. Cet ancien DJ, passionné d’électro, est sur le point de solder “sa dette” en multipliant les heures de conduite. Une nuit, au sortir d’une boîte, une troublante jeune femme, Naomi, monte à bord de sa berline. Intriguée par Jin et entêtée par sa musique, elle lui propose d’être son chauffeur attitré pour ses virées nocturnes. Au fil de leurs courses dans la ville interlope, une histoire naît entre ces deux noctambules solitaires et pousse Jin à enfreindre les règles du milieu…
Un premier film qui ausculte les méthodes douteuses de la mafia chinoise
Critique : Cela faisait plus de dix ans que le réalisateur Frédéric Farrucci, natif de Corse, tournait des courts-métrages remarqués – dont Entre les lignes qui a fait partie de la sélection des César 2020 – lorsqu’il se décide à passer au long de fiction avec La nuit venue. L’idée de départ lui est soufflée par Nicolas Journet qui venait de mener une enquête sur le monde du strip-tease et a indiqué à Farrucci que la plupart de ces femmes disposaient d’un chauffeur régulier. De là est arrivée l’idée de raconter l’histoire d’amour impossible entre une call-girl et son chauffeur. Cela permettait à Frédéric Farrucci de s’inscrire dans un cinéma qui le touche comme Taxi Driver (Scorsese, 1976). Nous pourrions ajouter Mona Lisa (Jordan, 1986) comme modèle puisque les deux intrigues sont fortement similaires.

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Afin de développer une intrigue de film noir qui pourrait rendre l’errance des deux personnages plus trépidante, les auteurs ont inventé un trafic de VTC qui serait organisé par la mafia chinoise. Si ce fait relève de la fiction pure, les auteurs se sont inspirés des méthodes utilisées par cette mafia pour contraindre leurs concitoyens à travailler pour eux. Ainsi, cette organisation facilite la migration de ressortissants chinois en France, puis les oblige à travailler pour leur compte durant plusieurs années afin de payer leur dette. Il s’agit d’une forme d’esclavage moderne qui se déroule sous nos yeux sans que personne ne s’en émeuve vraiment. On notera que ce phénomène était déjà au cœur du film italien La petite Venise (Segre, 2011), preuve d’une méthode qui touche l’intégralité de la diaspora chinoise.
Le Paris nocturne, cet autre personnage central
Toutefois, si la dénonciation de cette situation inextricable fournit la base narrative du film, La nuit venue ne se résume aucunement à un constat sociologique. Effectivement, en tant que noctambule, Frédéric Farrucci a su filmer la nuit parisienne de manière brillante. Aidé par la superbe musique électro de Rone – qui a obtenu un César en 2021 – le cinéaste investit la capitale de sa caméra mobile. Il en tire des images superbes, marquées par des lignes de fuite incessantes qui font écho à la fuite impossible des personnages, tous prisonniers de leur condition. Capable de saisir en quelques séquences l’ambiance particulière des grandes villes aux heures tardives, Farrucci passionne alors même que son histoire s’avère très simple. Dans La nuit venue, tout est donc affaire d’atmosphère.
Pour soutenir cette ambiance à la fois feutrée, planante et lourde de conséquences pour les personnages, il fallait un casting impeccable. Farrucci a ainsi cherché pendant longtemps des natifs de Chine pour tenir les rôles d’Asiatiques. Parmi eux, il révèle le jeune Guang Huo qui impose une présence folle en en faisant pourtant peu. Visiblement, la caméra aime cet acteur qui est une vraie révélation – sa nomination aux César 2021 comme meilleur espoir masculin n’a pas été volée. Face à lui, la tempétueuse Camélia Jordana est d’une parfaite crédibilité en call-girl qui souhaite changer de vie. La chanteuse comédienne confirme ici tout le bien que l’on pensait d’elle lors de ses premières prestations cinématographiques. Mais il faudrait également citer l’intégralité du casting asiatique – pour la plupart leur première expérience – tant ils contribuent tous à la crédibilité de ce beau film noir.
Un beau film tragique porté par un casting impeccable
Comme tout film de ce genre, la fin tragique et parfaitement abrupte de La nuit venue vient ajouter une note sombre qui finit par nous convaincre que nous assistons bien à la naissance d’un cinéaste qu’il va falloir suivre de près. Malheureusement, le public n’a pas été au rendez-vous au mois de juillet 2020, moins d’un mois après la réouverture des cinémas après le grand confinement. Les Français avaient besoin d’air et toutes les salles en ce mois-là étaient vides. Ils ne furent que 25 897 noctambules à faire le déplacement pour se replonger dans l’obscurité oppressante de ses nuits.
On ne peut qu’encourager les amateurs de film noir et de premiers films réussis à visionner cette œuvre séduisante.
La musique de Rone est disponible sur les plateformes légales de streaming.
Critique de Virgile Dumez
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