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Tess : le moment de révélation

Nastassja Kinski : une biographie (partie 1)

A la recherche de la figure paternelle : Roman Polanski

Kinski rencontre Polanski qui en fait sa Tess, le personnage d’une vie, d’une carrière, d’une histoire, celle du septième art. Dans le roman féministe de Thomas Hardy de la fin du XIXe siècle, Tess of the d’Urbevilles, il est question d’une jeune fille brisée par les hommes et vouée à l’opprobre de la société en raison d’un viol qu’elle a subie et fait d’elle une fille-mère maudite. Polanski, lui-même, condamné aux USA pour une histoire de viol sur mineure de 13 ans, en fait une star du jour au lendemain. Le jeu de Kinski est fébrile. Magnétique. La fragilité de l’actrice est aussi sa force. Elle met le monde à ses pieds.

Affiche de Tess de Roman Polanski

©1979 PATHE PRODUCTION – TIMOTHY BURRILL PRODUCTIONS LIMITED

Tess appartient aux œuvres qui font basculer une carrière vers le sublime et la jeune femme devient une authentique star. On aura beau essayer de prêter une liaison entre la Kinski et le réalisateur franco-polonais, elle niera toute sa vie. De tous les hommes qui l’ont fait souffrir, et elle a su à de maintes reprises dénoncer le patriarcat, Polanski n’en fait pas partie. Elle ne voit en lui que l’un des rares hommes qui l’aura traitée avec respect. 

Polanski, réalisateur directif, exigeant, envoie Nastassia parfaire son anglais en Angleterre et aux Etats-Unis. Il la fait lire, l’élève au rang d’actrice de premier rang.

Demi Moore et Nastassia Kinski, meilleures amies ?

Dans son autobiographie (chapitre 3), Demi Moore revient sur son amitié avec la jeune femme de 17 ans qui préparait Tess. Voisines, amies… Elles se disent tout et sont unies par la toxicité de la matrice. Moore a elle-même été violée quand elle avait une quinzaine d’années et souffert du comportement toxique de sa mère. Les deux femmes, qui prennent des mères immatures en charge, retrouvent cette complicité vingt ans plus tard, lors d’une rencontre chez Elizabeth Taylor, lors de l’un de ses fameux brunchs dominicaux. Demi Moore observera beaucoup l’ascension de Kinski, ce qui la confortera à vouloir devenir actrice.

Tess est un succès mondial, cité aux Oscars, Golden Globes, César… avec de multi-récompenses. Kinski est nommée aux César comme Meilleure actrice, face à Romy Schneider et Miou-Miou, ainsi qu’aux Golden Globes.

Nastassja Kinski et le serpent

Dès lors, son ascension est stellaire. Elle est omniprésente avec neuf films en quatre ans. Les magazines ploient sous le poids de ses clichés. Des Unes glamour ou branchées, allant des magazines pour ado, aux magazines de modes, en passant par la presse intello (Télérama en fait sa personnalité de l’année 1982), et évidemment la presse masculine toujours prompt à afficher sa féminité indomptable.

Le photographe Richard Avedon signe son cliché le plus célèbre avec Kinski, nue, pour Vogue US. Un photoshoot mythique qui manifeste la domination de la femme, stoïque, sur l’homme, représenté par un boa constrictor qui essaie en vain de la dévoyer. Sur la photo, la star regarde fixement l’appareil photo. Le pouvoir est femme. Le cliché sera reproduit par les plus grands, avec différents modèles. L’original demeure toutefois unique dans sa conception et sa perfection.

La Féline avec Nastassja Kinski, affiche

Cat People © 1982 Universal Studios, Inc All Rights Reserved

Coppola, Schrader, Beineix, Konchalovski, Richardson et les autres

Hotel New Hampshire, avec Jodie Foster, Rob Lowe, Nastassja Kinski

© MGM. Tous droits réservés.

Au cinéma, l’actrice allemande tourne avec Francis Ford Coppola, qui sortait glorieux d’Apocalypse Now, dans le film qui ruinera sa carrière. Le tour de force visuel de Coup de cœur est une bombe au box-office. Les spectateurs fuient son artificialité et le réalisateur du Parrain fait banqueroute. Pour cette œuvre, Kinski est méconnaissable ; elle dût s’astreindre à couper sa chevelure sensuelle. L’apparence androgyne qu’elle arbore pour ce rôle secondaire d’équilibriste, elle la garde pour Paul Schrader qui en fait La féline dans un remake eighties du classique de Jacques Tourneur. Paul Schrader est au début des années 80 incontournable. Il a fait de Richard Gere un sex-symbol dans American Gigolo, et participé au scénario de monuments (Taxi Driver, Obsession…). Sur une musique synthétique de Moroder et Bowie, le remake fascine, mais ne fait pas trembler le box-office. Il demeure culte et Nastassia Kinski, dont le rôle ambigu d’une femme animale et donc incestueuse dans ses rapports à son félin de frère, y apporte un jeu assurément intense, au-delà de ce que l’on attendrait d’une jeune bimbo dans un film d’épouvante. Kinski n’est ni une bimbo, ni une scream girl. Elle s’imprègne du rôle, emportée également par la musique et la passion des personnages. Elle présentera le film à Locarno en 2017, avec beaucoup d’amour pour ce long qui a divisé à sa sortie.

Sans attache affective, Kinski joue aux globe-trotteuses et parcourt un monde cinématographique haut en couleur. James Toback l’expose en 1983 dans Surexposé, aux côtés de Rudolf Nureyev et Harvey Keitel. Le cinéaste venait de diriger son père, Klaus, dans Love & Money, un an plus tôt. De ce thriller, on retient l’érotisation du corps de la femme-violon lors d’une curieuse étreinte avec l’acteur-danseur.

Nastassia file en Allemagne tourner ensuite un biopic très académique sur la pianiste Clara Wieck et sa relation avec Robert Schuman, mais Symphonie de printemps est une œuvre fade qui ne sera pas exploitée en salle en France, prolepse amère de ce qui attendra la comédienne quelques années plus tard.

L’actrice de Tess accepte ensuite de tourner avec Jean-Jacques Beineix, le jeune prodige de Diva, dans son second film. L’œuvre visionnaire La lune dans le caniveau atteint un budget immense ;  l’attente monte autour de la rencontre au sommet annoncée par le couple de cinéma Depardieu – Nastassja Kinski, mais la production est huée à Cannes. L’échec est monumental. Beineix, blessé, ne s’en remettra qu’avec son film suivant, le sulfureux 37°2 le matin, une œuvre sans star. Devenu rare, maudit jusqu’à la destruction de rushes qui rendront impossible une version plus longue, La lune dans le caniveau est un monument désavoué, mais un monument tout de même.

Surexposé de James Toback, affiche

©MGM United Artists

Un film chez Cannon Inc

En 1984, les Français découvrent Nastassja Kinski dans quatre films. Oubliez Adjani. La star de l’année, c’est elle. Si Faut pas en faire un drame, comédie cabotine avec Dudley Moore, est un remake honteux d’Infidèlement vôtre de John Sturges (1948), Kinski peut compter sur le film indépendant lunaire de Tony Richardson, Hôtel New Hampshire, pour sortir du lot dans sa loufoquerie. Dans un second rôle de femme ours, elle donne la réplique aux juvéniles Jodie Foster et Rob Lowe. Elle s’insère parfaitement dans cet univers doux-dingue issu de l’imagination du romancier John Irving. Dans cette comédie qui évoque des sujets tabous (l’amour incestueux, le viol collectif, l’homosexualité), elle brise son image de sex-symbol et donne un baiser langoureux à Jodie Foster, ce qui nourrira des rumeurs de romance entre les deux comédiennes.

Et puis, en 1984, la Kinski est aussi la Maria de Konchalovski. Maria’s Lovers, avec John Savage, est produit par le tandem Golan-Globus, de la Cannon Inc. Sur un scénario de Gérard Brach, ce drame sensuel, charnel, mais cruel, est surtout un beau mélodrame qui permet aux deux nababs israéliens de tenter leur chance dans le cinéma d’auteur, hors des séries B ou Z qu’ils produisent en série. Maria’s Lovers est un beau succès en France et aux USA.

Maria's Lovers - affiche (Kinski)

Affichiste : Baltimore

Il faut dire que la Kinski mania bat son plein. Elle est à l’affiche de Paris, Texas, l’œuvre la plus iconique qu’elle tournera après Tess. Palme d’Or incontestable du 37e festival de Cannes, le road movie de l’errance est incarné par des images inoubliables, lovées dans une photographie, une musique et des décors qui imprègneront une génération de spectateurs, principalement des étudiants et des lecteurs de Télérama, il est vrai. Le succès de cette production allemande est retentissant, bien au-delà des simples salles d’art et essai ; il devient la marque indélébile du grand cinéma d’auteur de cette décennie.

Cette même année, Nastassia Kinski accouche de son premier enfant, Aljosha Nakszynski. Certains bruits courent selon lesquels Vincent Spano, partenaire de l’actrice sur Maria’s Lovers, serait le père, mais c’est Ibrahim Moussa, producteur égyptien qui a notamment produit Lattuada en 1980, qui l’élèvera. Kinski et Moussa se marient en effet peu après la naissance d’Aljosha, cette même année. En 1986, Nastassja Kinski célèbre la naissance de son second enfant, Sonja Leila Moussa, connue comme mannequin (et actrice de séries B) sous le nom de Sonja Kinski.

Paris, Texas, Nastassia Kinski et Harry Dean Stanton

Paris, Texas de Wim Wenders © 1984 Argos Films

Moussa produira Intervista de Fellini que Kinski ira défendre sur la Croisette, comme épouse de producteur. Leur mariage durera huit années, et se soldera par une séparation très compliquée, puisqu’il partira en Egypte avec les deux enfants sans l’autorisation de la mère. Nastassia quitte son époux pour le nabab de la musique Quincy Jones, autre homme plus  âgé qu’elle. Sonja Kinski reconnaîtra davantage Quincy Jones comme son propre père, du moins comme celui qui l’a élevée, même si le producteur de Michael Jackson n’a été marié que trois ans avec sa mère et ne partagera pas la même demeure.

Dans la deuxième partie des années 80, avec deux jeunes enfants dont elle compte bien s’occuper, Nastassia qui a commencé un travail caritatif important comme porte-parole de la Croix Rouge internationale, décide de limiter ses projets. Elle veut être présente auprès de son engeance, là où ses parents ont fauté. Ses projets demeurent riches et ambitieux pendant encore quelques années.

Elle fait confiance à Arthur Joffé pour son premier long métrage sur la traite des blanches, une superproduction française d’Alain Sarde. Harem, tourné en anglais, à New York et au Maroc, est un douloureux échec, mais le sujet suffisamment original pour en faire un objet de curiosité. Les clins d’œil à Paris, Texas de Wenders y sont nombreux.

Révolution avec Nastassia Kinski (1985)

© Warner Bros

En 1985, Kinski connaît un autre échec avec Révolution, une fresque épique sur fond d’Histoire américaine, avec Al Pacino. Hugh Hudson, qui sort de Greystoke, avec Christophe Lambert, s’attire les foudres des critiques et le film s’attire une publicité malvenue avec quatre nominations aux Razzies. En revanche, Nastassja Kinski est épargnée. Révolution gagnera en cohérence dans sa version director’s cut révélée en blu-ray dans les années 2010.

La star déserte l’Amérique pour une carrière européenne où elle réside. Sa dernière grosse sortie française a pour titre Maladie d’amour, en 1987. Le film fiévreux et passionné de Jacques Deray est mal-aimé, mais lui vaudra sa seconde nomination aux César. Le mélodrame est pourtant habité par le jeu époustouflant de l’actrice, mais aussi ceux de Jean-Hugues Anglade et Michel Piccoli. Le film est troublant et vaut pour ses dialogues (signés Danièle Thompson, qui officiait pour la première fois dans le drame) et ses stars magnifiques. Michel Piccoli comparera la jeune femme à Romy Schneider, évoquant un pur-sang, lors de la promo du film.

« Nastassia Kinski, c’est une sorte de pur-sang (…). Elle a la fébrilité, l’émotion, l’inquiétude de tout qu’avait Romy Schneider. »

Pour sa part, 20 ans plus tard, en 2007, sur le plateau d’On n’est pas couché, Jean-Hugues Anglade, qui a joué à plusieurs reprises avec Adjani ou Béatrice Dalle… affirmera à son sujet :

« Pour moi, c’est la comédienne la plus douée que j’ai rencontrée. C’est une personne totalement sauvage, elle est difficile à contrôler, mais elle a une vérité… Alors évidemment, ça ne sort pas à tous les coups, mais quand ça sort, c’est extraordinaire. »

Pour un film mineur dans la filmographie de l’acteur, oublié par tous, à l’instar de la comédienne, la remarque retentit comme un hommage magnifique.

Maladie d'amour, affiche du film de Jacques Deray

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Nastassia Kinski aux Céar en 1987

  1. Nastassja Kinski : une biographie (partie 1)
  2. Nastassja Kinski : une biographie (partie 2)
  3. Nastassja Kinski : une biographie (partie 3)
  4. Nastassja Kinski : une biographie (partie 4)
  5. Nastassja Kinski : une biographie (partie 5)

par Frédéric Mignard

Biographie de Nastassja Kinski par Frédéric Mignard

Photo : Screen shot taken from Cat People © 1982 Universal Studios, Inc All Rights Reserved – Edition blu-ray : © 2016 Elephant Films – Tous Droits Réservés