Jean-Pierre Mocky, les Grandes Gueules à lui tout seul.

Ses références avaient du corps et de la voix : Gabin, Raimu, Arletty, Jules Berry, Michel Simon, Michel Serrault… Des caractères qui ne se laissaient pas dicter leurs choix.

Alors qu’il nous a quittés en 2019, Jean-Pierre Mocky devait se demander s’il avait encore sa place dans ce nouveau monde que lui vend la politique française. Je lui prête ses paroles, car il se n’agit que supputations, mais au vu de son parcours à rebrousse-poil, finalement assez conservateur dans sa manière de faire du cinéma – système D, fignolage, tournages express en 3-4 semaines -, l’homme devait se trouver anachronique au milieu des mouvements me-too, des Marlène Schiappa, de la tendance boboland du cinéma français, du Paris AirBnB, lui qui avait résisté à la Nouvelle Vague, ne s’est jamais embourgeoisé, regrettant la gouaille des anciens et des cinéastes toujours plus issus d’élites que du peuple. Ses références avaient du corps et de la voix : Gabin, Raimu, Arletty, Jules Berry, Michel Simon, Michel Serrault… Des caractères qui ne se laissaient pas dicter leurs choix.

La provocation par l’affiche

Ceux qu’il respectait avaient de la carrure, de l’allant, une présence : Piccoli, Poiret, Noiret, Depardieu, Deneuve qui avait tenu tête à Buñuel , Jeanne Moreau pour les anciens… Des gens qui, comme lui, n’étaient pas là pour le politiquement correct.

Affiche du film Les saisons du printemps de Jean-Pierre Mocky
© Anahi Leclerc, Daniel Palestrant (nominés aux César pour la meilleure affiche, en 1989)

D’ailleurs, la provoc’, il connaissait : Le miraculé s’en prenait en 1987 aux grenouilles de bénitier avait une certaine jouissance. Les sexes en érection des petits anges sur l’affiche d’Il gèle en enfer, (1989) avaient beaucoup fait parler de lui. L’anticlérical qu’il était adorait éructer sur les plateaux en blasphémant. Ses affiches de cinéma étaient autant d’invitations dessinées à la provocation. L’art du marketing chez Mocky, c’était tout un art.

Fellini, Carné, von Stroheim, Visconti, Franju… un apprenti chez les géants

Jeune secrétaire sur le plateau de Jules Berry, d’Erich von Stroheim… Il a côtoyé les monstres du 7e art, les ogres, où les tyrans, comme il appelait Visconti, dont il fut aussi l’assistant, sur le tournage de Senso. Fresnay fut son parrain de théâtre. Jouvet, son prof au Conservatoire. Fellini aussi l’engagea comme assistant, à l’époque de La Strada. Pareil CV ne pouvait qu’en faire un grand parmi les grands. Il en décida autrement, dans l’entêtement à ses valeurs, ses idées, et sa conception du cinéma.

Intrinsèquement politique, sa pensée, ni de droite, ni de gauche, était celle d’un vieil anar. Celui qui avait commencé comme comédien, dans Les visiteurs du soir de Carné (ça, c’était en 1942, respect), et qui, à la trentaine, suite à un échec qui lui fait mal, La tête contre les murs de Franju, dont il avait le premier rôle, et qu’il avait écrit, décide de tourner la page et de faire ses propres films. A la chaîne, en quelques semaines. Il ne serait plus acteur pour les autres, lui qui avait été le premier rôle masculin de Jeunesse et perversion d’Antonioni en 1963. En revanche, il sera très souvent acteur principal de ses propres films, faute d’accord signé avec d’autres. Producteur, monteur, scénariste aussi. Il multipliait les casquettes au générique.

Mocky réalisateur contre les institutions

Depuis sa première réalisation, Les Dragueurs en 1959 – c’est un peu lui qui a imposé le mot à la langue française, au passage -, il s’érige contre les institutions, la bienséance, les politiciens, la bourgeoisie : Snobs (1961), Un drôle de paroissien (1963), La grande lessive (1968), Solo (1970), L’ibis rouge (1975), Y a-t-il un Français dans la salle (1982), Le témoin (1978). Même le monde du foot ne trouve pas grâce à ses yeux : A mort l’arbitre, en 1984 sera de nouveau un brûlot qui fera parler de lui.

Le Témoin de Jean-Pierre Mocky, avec Philippe Noiret
Affiche de Landi. Tous drois réservés

Si les années 70 furent ingrates avec lui, dans les années 80, il retrouve le public avec des films un peu plus soignés : le film d’espionnage Agent trouble, avec Deneuve et une musique du compositeur Gabriel Yared fait figure de blockbuster dans sa filmographie, en 1987. Entre 1985 et 1989, en moins de 4 ans, il aura réalisé par moins de 9 films, dont un avec… Patrick Sébastien, Le Pactole, un échec.

Le système M, comme Mocky

Plus que jamais, le système M comme Mocky de attire les stars, qui côtoient les habitués. Du micro-cinéma (La machine à découdre, Divine Enfant) côtoie des œuvres plus ambitieuses (Les saisons du plaisir, Une nuit à l’Assemblée nationale) où l’on retrouve ses acteurs fétiches comme Poiret, Maillan. Il tourne avec Vanel, Bideau, Bacri, Lafont, Cowl, Menez, Bohringer, Grey, Darlan, Riaboukine, Roland Blanche, Arditi, Tom Novembre, Sylvie Joly, Eddy Mitchell, Carole Laure, Lanoux, Dutronc, Galabru, Dufilho, Stévenin, Emmanuelle Riva, Lavanant, Carmet, Jean-Pierre Marielle, Constantin…

Agent trouble, affiche par Arsenal, gros succès en 1987
© Affiche par Arsenal

Les années 90 sont plus compliquées et ses films passent inaperçu. Le paillard n’a plus la côte et les acteurs le délaissent. Si on retrouve dans Ville à vendre une dizaine de vedettes habituelles (on ajoutera les noms de Prévost, Mairesse, Féodor Atkine), son cinéma se meurt de ses coups de gueule. Il se fâche, beaucoup, ses amis disparaissent avec l’âge. Certes, il a encore ses fidèles (Serrault, avec qui il tourne Bonsoir en 1993) ; et certains lui font encore confiance le temps d’un ultime casting : Jane Birkin et Sabine Azéma dans le polar Noir comme le souvenir. Mais la qualité n’y est pas. Le budget non plus.

L’inévitable déclin du baroudeur

Il tourne pourtant Alliance cherche doigt en 96 avec François Morel et Guillaume Depardieu. Après, c’est la cata… Robin des mers, Vidange, Tout est calme, La candide madame Duff (avec Pierre Cosso et Dick Rivers !), La Bête de miséricorde, avec son nouvel alter ego, Jackie Berroyer… Une poignée de films feraient presque illusion comme Le furet (Villeret, Serrault, Renucci, Lonsdale, Rivers, Karl Zéro), en 2003, et surtout Grabuge ! qui est distribué par Pathé, et qui rassemble Serrault et Berling. Si Jérôme Seydoux co-produit son Bénévole en 2007 (Serrault, Solo-Le Bolloch, Bruno Farcy, Dreyfus , Atkine), son cinéma semble condamné à alimenter les deux salles du cinéma de quartier le Brady, l’ancien temple du cinéma bis, qu’il a racheté pour y diffuser ses œuvres au vitriol qu’aucun multiplexe ne souhaite diffuser.

très beau visuel à l'ancienne pour A votre bon coeur mesdames, par Leo Kouper
© Leo Kouper

Qui aujourd’hui peut se targuer d’avoir vu Les insomniaques (2011, Putzulu, Rufus, Mathieu Demy), Le renard jaune (Bohringer, Brasseur, Lonsdale, Lavanant, Duléry, Béatrice Dalle, Diefenthal…), A votre bon cœur mesdames (2013, Lavanant, Dombasle, Zylberstein, Ferrier, Testud, Ledoyen…), Dors mon lapin (2014, Diefenthal, Bohringer). Allez en vrac citons – et la liste n’est pas exhaustive -, Monsieur cauchemar, Le cabanon rose, Rouges étaient les lilas, vénéneuses, Votez pour moi !... La liste est longue. Reste à chaque fois des affiches dessinées très intéressantes dans l’esprit du cinéma des années 60-70, des présences incongrues (le compositeur Vladimir Cosma toujours là), la fidélité absolue de l’ancienne Miss France et comédienne Patricia Barzyk (du Soulier de Satin, d’Oliveira) qui, à partir de 2000, reviendra 12 fois côtoyer son œuvre. Elle partagea d’ailleurs la vie de ce faiseur de cinéma pendant 13 ans.

Tu es si jolie ce soir, de Jean-Pierre Mocky (magnifique affiche de Leo Kouper)
Affiche © Leo Kouper

Je hais (pas) les acteurs

Mocky, jusqu’au-boutiste vivait par et pour le cinéma, boulimique de l’image, amoureux des acteurs qui maniait l’art d’affabuler – il annonçait des Delon, Sharon Stone ou Adjani en tête d’affiche de ses projets à venir -, archiviste du cinéma français, figure historique d’un art de la bricole plus proche de la réalité des maîtres fondateurs du cinéma qu’aucun cinéaste hexagonal contemporain… L’ogre était amour, et jusque dans ses coups de gueule nous l’aimions, même si nous n’avions plus la possibilité d’ingurgiter autant de films de la part d’un seul auteur, à une époque de saturation de l’image multimédia, alors que lui, pâtissait d’un manque d’exposition patent. Et là, effectivement il devait ressentir, et donc haïr, ce glissement inéluctable vers le nouveau monde. Paix à son âme.

Frédéric Mignard

A découvrir, un très bel ouvrage sur les affiches de Jean-Pierre Mocky

A mort l'arbitre!, l'affiche du film
© 1984 R.T.Z. Production – TF1 Films Production / Illustrateur : Jouineau-Bourduge. Tous droits réservés.

Filmographie en tant qu’acteur seulement

Filmographie en tant qu’acteur seulement

  • 1942 : Les Visiteurs du soir de Marcel Carné
  • 1944 : Vive la liberté de Jeff Musso
  • 1945 : L’affaire du collier de la reine de Marcel L’Herbier
  • 1946 : L’Homme au chapeau rond de Pierre Billon
  • 1946 : Rêves d’amour de Christian Stengel
  • 1946 : La Cabane aux souvenirs de Jean Stelli
  • 1948 : Les Casse-pieds de Jean Dréville
  • 1948 : Le Paradis des pilotes perdus de Georges Lampin
  • 1949 : Portrait d’un assassin de Bernard Roland
  • 1949 : Occupe-toi d’Amélie de Claude Autant-Lara
  • 1949 : Au grand balcon d’Henri Decoin
  • 1949 : Orphée de Jean Cocteau
  • 1949 : Une nuit de noces de René Jayet
  • 1950 : Dieu a besoin des hommes de Jean Delannoy
  • 1950 : Bibi Fricotin de Marcel Blistène
  • 1951 : Deux sous de violettes de Jean Anouilh
  • 1951 : Éternel Espoir de Max Joly
  • 1952 : La neige était sale de Luis Saslavsky
  • 1952 : Les Vaincus (I vinti) de Michelangelo Antonioni
  • 1952 : I condottieri de Paul Herbiger : Joseph Strauss
  • 1953 : Maternité clandestine de Jean Gourguet
  • 1953 : Le Grand Pavois de Jack Pinoteau
  • 1954 : Le Comte de Monte-Cristo de Robert Vernay
  • 1955 : Graziella de Giorgio Bianchi : Alphonse de Lamartine
  • 1955 : Les Égarés (Gli sbandati) de Francesco Maselli
  • 1957 : Le rouge est mis de Gilles Grangier
  • 1957 : Le Gorille vous salue bien de Bernard Borderie
  • 1958 : La Tête contre les murs de Georges Franju
  • 1971 : Le Sourire vertical de Robert Lapoujade
  • 1980 : Cocktail Morlock de Gérard Courant
  • 1983 : Prénom Carmen de Jean-Luc Godard
  • 2011 : Americano de Mathieu Demy
  • 2017 : Le Redoutable de Michel Hazanavicius

Filmographie Réalisateur (A, acteur)

  • 1959 : Les Dragueurs
  • 1960 : Un couple
  • 1961 : Snobs !
  • 1962 : Les Vierges
  • 1963 : Un drôle de paroissien
  • 1964 : La Grande Frousse ou La Cité de l’indicible peur
  • 1965 : La Bourse et la Vie
  • 1967 : Les Compagnons de la marguerite
  • 1969 : La Grande Lessive (!)
  • 1970 : L’Étalon
  • 1970 : Solo (A)
  • 1971 : L’Albatros (A)
  • 1972 : Chut !
  • 1973 : L’Ombre d’une chance (A)
  • 1974 : Un linceul n’a pas de poches (A)
  • 1975 : L’Ibis rouge (A)
  • 1976 : Le Roi des bricoleurs
  • 1978 : Le Témoin
  • 1979 : Le Piège à cons (A)
  • 1982 : Litan : La cité des spectres verts (A)
  • 1982 : Y a-t-il un Français dans la salle ?
  • 1983 : À mort l’arbitre (A)
  • 1985 : Le Pactole
  • 1986 : La Machine à découdre (A)
  • 1987 : Le Miraculé
  • 1987 : Agent trouble (A)
  • 1987 : Les Saisons du plaisir
  • 1988 : Une nuit à l’Assemblée nationale
  • 1988 : Divine enfant (A)
  • 1990 : Il gèle en enfer (A)
  • 1991 : Mocky Story
  • 1991 : Ville à vendre (A)
  • 1992 : Bonsoir
  • 1993 : Le Mari de Léon (A)
  • 1995 : Noir comme le souvenir
  • 1997 : Robin des mers (A)
  • 1997 : Alliance cherche doigt
  • 1998 : Vidange (A)
  • 1999 : Tout est calme (A)
  • 1999 : La Candide Madame Duff (A)
  • 2000 : Le Glandeur(A))
  • 2001 : La Bête de miséricorde (A)
  • 2002 : Les Araignées de la nuit (A)
  • 2003 : Le Furet
  • 2004 : Touristes, oh yes !
  • 2004 : Les Ballets écarlates(A)
  • 2005 : Grabuge !
  • 2006 : Le Deal
  • 2007 : Le Bénévole
  • 2007 : 13 French Street
  • 2011 : Les Insomniaques (A)
  • 2011 : Crédit pour tous
  • 2011 : Le Dossier Toroto (A)
  • 2012 : Le Mentor (A)
  • 2012 : À votre bon cœur, mesdames (A)
  • 2013 : Dors mon lapin
  • 2013 : Le Renard jaune
  • 2014 : Le Mystère des jonquilles (A)
  • 2014 : Calomnies (A)
  • 2015 : Tu es si jolie ce soir (A)
  • 2015 : Les Compagnons de la pomponette (A)
  • 2015 : Monsieur Cauchemar (A)
  • 2016 : Le Cabanon rose
  • 2016 : Rouges étaient les lilas
  • 2017 : Vénéneuses (A)
  • 2017 : Votez pour moi (A)
Votez pour moi!, affiche du film de Jean-Pierre Mocky, par William LET
© Mocky Delicious Products (MDP), Cabral Films / Affiche : William LET