Note des lecteurs

Alors que les premières images viennent d’être dévoilées dans une très excitante bande-annonce, revenons aux sources de ce qui s’annonce à la fois comme une rencontre au sommet (Pacino et De Niro dirigés par Scorsese) et un retour aux affaires très alléchant (Scorsese et le film de mafia).

Bande-annonce définitive

The Irishman : analyse du Scorsese, de sa genèse à sa promo Netflix…

The Irishman image officielle
(c) Netflix

Promesse non tenue

L’année 2008 voyait la réalisation d’un fantasme de cinéphile longtemps demeuré inassouvi : les deux monstres sacrés du cinéma, Robert de Niro et Al Pacino, enfin réunis à l’écran. Certes, il se partageaient déjà l’affiche dans Le parrain – deuxième partie (1974) et Heat (1996), mais n’avaient jamais été réunis au sein d’un même plan. Ledit long-métrage, qui se targuait de réaliser ce rêve, La loi et l’ordre, de Jon Avnet, se révéla hélas irregardable, loin d’être à la hauteur des deux vedettes des années 70.

La loi et l'ordre affiche Avnet de Niro Pacino
(c) Nu Image, Millenium Films, Emmett/Furla Films, InVenture Entertainment, Metropolitan Filmexport

Pourtant, 2008 ne vit pas seulement l’arrivée d’une preuve supplémentaire que les deux icônes avaient définitivement baissé les bras : alors que le film de Avnet sortait un peu partout dans le monde – et s’y ramassait, en dépit de l’alliage alléchant promis par l’affiche –, Variety annonça officiellement que, plus de dix ans après Casino (1996), Martin Scorsese et de Niro allaient peut-être faire équipe pour un nouveau long-métrage, long-métrage qui ne s’appelait pas encore « L’Irlandais ».

À ce moment-là, l’acteur de Scarface n’est pas rattaché au projet, Scorsese s’apprête à réaliser Shutter Island avec Leonardo DiCaprio et le scénario n’est pas écrit, bien que le nom de son auteur soit public : Steven Zaillian, réalisateur de Préjudice (1999), avec John Travolta, mais surtout connu pour ses scripts (La liste de Schindler, 1993 ; Gangs of New York, 2002).

Pour rédiger son scénario, l’auteur se base sur la biographie de l’« Irlandais » écrite par Charles Brandt et publiée en 2004 : I heard you paint houses : Frank « The Irishman » Sheeran and the inside story of the mafia, the Teamsters, and the final ride by Jimmy Hoffa (« On m’a dit que tu repeignais les murs : Frank « L’Irlandais » Sheeran et l’histoire de la mafia, des Teamsters et du dernier tour de Jimmy Hoffa », allusion au métier de tueur à gages, qui couvre de sang les murs par ses meurtres). Le livre a récemment été traduit en France, sous l’épigramme J’ai tué Jimmy Hoffa.

Le bouquin relate la vie de Frank Sheeran, syndicaliste haut placé au sein des conducteurs routiers Teamsters dans les années 70, qui a eu de nombreux liens avec la mafia, et qui aura un rôle-clé dans l’assassinat du dirigeant du syndicat, Jimmy Hoffa.

the irishman livre
(c) Hodder Paperbacks

De Niro bien entouré

Malgré l’excitation que revêt cette annonce, elle n’est que peu concrète, et il faut attendre plus de deux ans pour que le projet gagne en prestige, le temps que Zaillian mette un point final à son scénario.

Invité sur le plateau de la chaîne MTV en décembre 2010, Robert de Niro avance, sans évoquer de date de tournage et encore moins de date de sortie potentielle, les noms de Al Pacino et Joe Pesci, qui pourraient lui donner la réplique sous la houlette de Scorsese – qui tourne alors Hugo Cabret.

Pour le comédien de Panique à Needle Park (1971), bien que son contrat ne sera prêt qu’un mois avant le tournage, en 2017, il fera toujours preuve d’engouement pour ce qui constituera sa première collaboration avec Martin Scorsese. Concernant Pesci, la chose est moins aisée. L’acteur, qui n’a tourné que deux fois depuis 1998 (pour Raisons d’État, en 2007, que mettait en scène de Niro, et Love Ranch, en 2010), n’a guère envie de s’extraire de sa semi-retraite.

Joe [Pesci], Marty [Scorsese] et moi avons prévu de travailler à nouveau ensemble pour un film qui, je pense, pourra entrer au Guy hall of fame. Enfin, si Joe en a encore quelque chose à foutre. Pour le moment, il s’entête à nous dire : « Allez vous faire mettre. »

Robert de Niro

De Niro le prendra publiquement à parti en 2016, durant la cérémonie des Guys’ Choice Awards, alors que son comparse s’obstine à éconduire les demandes de ses acolytes des Affranchis (1990) et Casino : « Joe, Marty et moi avons prévu de travailler à nouveau ensemble pour un film qui, je pense, pourra entrer au Guy hall of fame. Enfin, si Joe en a encore quelque chose à foutre. Pour le moment, il s’entête à nous dire : « Allez vous faire mettre. » » Ce à quoi répond l’intéressé, esquivant l’interrogation en une citation des Affranchis : « Merci, Bob… Je crois. Tu m’as insulté juste un petit peu, juste un petit peu. »

Finalement, après une cinquantaine de refus, et au plus grand plaisir des aficionados de l’acteur, Pesci cède, et sa présence est officialisée un mois avant le début du tournage.

The Irishman : le projet patine

Mais, en 2010, l’idée du long-métrage est encore bien nébuleuse. De Niro, à ce même micro de MTV, s’épanche sur une version de The Irishman que nous ne verrons jamais : scindée en deux parties, le premier film adoptant littéralement les faits d’armes de Sheeran, le second, plus « méta », constituant un film dans le film et une mise en abyme des carrières de de Niro et Scorsese.

Au mépris de ces déclarations, des plus aguichantes, les choses n’avancent pas, et c’est en 2011 que Scorsese, sur ce même plateau de MTV, s’exprime sur deux de ses prochains projets : le film biographique Sinatra, avec Leonardo DiCaprio, et, donc, The Irishman. Le cinéaste déclare vouloir tourner ce dernier courant 2012, avec Harvey Keitel en second rôle, auquel viendra bientôt s’ajouter Bobby Cannavale (Blue Jasmine).

Quatre ans plus tard, alors que le projet paraît battre de l’aile, Pacino, en pleine tournée promotionnelle pour Manglehorn, confie à Vanity Fair : « Je suppose que nous allons faire [The Irishman] parce que le script est vraiment bon. Mais il a été comme qui dirait mis sur le brûleur pendant trop longtemps. » A ce moment, galvanisé par le succès du Loup de Wall Street (2013), Scorsese tourne l’un de ses projets rêvés qu’il a depuis longtemps dans ses tiroirs : Silence. En effet, en 2013, le réalisateur avait confié vouloir enchaîner ce film religieux avec son odyssée de gangsters. Mais tout comme l’accueil du Loup de Wall Street permettra de mettre en branle Silence, l’échec de ce dernier aura un impact non négligeable sur la sortie de The Irishman.

Une vente record à Cannes

The Irishman
(c) Netflix

Avant que Silence ne sorte en salles, The Irishman se doit d’être vendu à l’étranger, et c’est pour cela que, au marché du film cannois de 2016, l’équipe du long-métrage part à la recherche d’un distributeur international, alors que le film est déjà nanti d’un budget de production imposant. La Paramount et le studio américano-mexicain Fabrica de Cine se sont en effet accordés pour un financement à hauteur de 100 millions de dollars. Ce sera finalement la société STX Entertainment qui, pour la somme record de 50 millions de dollars, obtiendra les droits internationaux du long-métrage, dont la sauce ne cesse alors de monter.

Quelques mois plus tard, les choses s’accélèrent, car la société Media Asia acquiert les droits de distribution pour la Chine. Ces fonds supplémentaires laissent présager une sortie en 2018, chose approuvée par Dante Ferretti directeur artistique attitré de Sorsese, qui confie à Variety « en avoir parlé [avec Martin Scorsese]. Mais nous devons encore voir quand et comment il sera tourné. Je n’ai jamais dit : « Je vais faire ceci » avant que cela ne soit signé. Théoriquement, nous avons évoqué un tournage en février ou mars [2017]. » Le projet semble désormais sur les bons rails. Mais, avant cela, il faut sortir Silence, l’adaptation du roman de Shusaku Endo.

Martin Scorsese sort de son Silence

En février 2017, alors qu’il assure la tournée promotionnelle de son film religieux, Martin Scorsese révèle où il en est (le long-métrage l’aurait mis sur la paille), lesquels de ses projets sont définitivement annulés (notamment les films biographiques sur Dean Martin, Dino, et Sinatra) et, au micro de Première, dévoile sa vision du projet réunissant de Niro et Pacino : « C’est une histoire vraie, dans le monde du crime organisé des années 60-70. L’histoire d’un homme de 75 ans qui regarde en arrière, mesure le chemin parcouru et réfléchit au prix qu’il a dû payer pour être là où il est. Un prix très, très élevé. Ça pourrait vraiment être une nouvelle approche du film de gangster. […] Dans un style très dépouillé. »

The Irishman pourrait être une nouvelle approche du film de gangster.

Martin Scorsese

Un point de vue inédit que viendront confirmer ses propos quelques mois plus tard auprès de The Independant : «  Ce qui m’intéresse, c’est de raconter comment une personne peut devenir un tueur professionnel. Le film mélangera amour, trahison, remords, tristesse, tragédie, bref, tout ce qui fait ce genre de vie. Ça parlera aussi de pardon. Enfin, je ne sais pas si, au final, tout ça sera dans le film, mais ça devrait être le cas. Ce sera différent [des Affranchis]. Je sais qu’il y a des points communs thématiques, et je reconnais que Les affranchis et Casino partageaient également un style, mais tout cela était déjà dans le scénario. […] Le film parlera davantage de la nostalgie, du fait de faire un bilan de sa vie, de remettre en question tous les choix qu’il a dû faire par le passé. »

Netflix en renfort

Quelques mois séparent ces déclarations, mais, entre temps, Silence est sorti en salles et est loin, bien loin d’avoir ne fût-que remboursé son budget : malgré des critiques élogieuses, le film ne rapporte que 7 millions de dollars sur ses terres et moins de 25 dans le monde entier, alors qu’il a coûté dans les 40 millions de dollars. Un échec financier qui n’est pas pour rassurer la Paramount, auquel vient s’ajouter le départ de Brad Grey de la tête du studio pour des raisons de santé (qui décédera quelques temps plus tard des suites d’un cancer). Immédiatement, Martin Scorsese, pour les pontes de la société, n’est plus « le réalisateur du Loup de Wall Street » (presque 400 millions de dollars de recette pour une centaine déboursés) mais « le réalisateur de Silence ». Et c’est ainsi qu’ils se débarrassent de The Irishman.

Netflix Originals
(c) Netflix

Pourtant, dans des délais très resserrés, Scorsese, de Niro et leur quarteron sont récupérés par Netflix, qui voit là l’occasion de réaliser un gros coup comme Ted Sarandos les affectionne, et qui alloue au cinéaste une liberté artistique totale, un budget à la hauteur et une sortie en salles (dans un parc réduit) est même promis au réalisateur de Taxi Driver – stratégie pour qu’un contenu Netflix puisse concourir aux Oscars. Cette nouvelle situation n’est pas sans ravir l’acteur oscarisé pour Le parrain – deuxième partie, qui avoue : « Je crois que c’est une bonne chose parce qu’il nous faut l’argent pour bien faire les choses et le film n’était tout simplement pas finançable autrement, de manière traditionnelle. »

Quelques jours plus tard, Variety relaie le fait que Netflix serait en conflit avec STX Entertainment, détenteur des droits internationaux. Le litige ne connaîtra pas de suite (la distribution du film sera assurée par Netflix dans le monde entier, en exclusivité sur sa plate forme).

Ça tourne !

The Irishman affiche
L’affiche-annonce (c) Netflix

Après cette bataille juridique qui n’a finalement pas lieu, le réalisateur peut enfin s’atteler à la réalisation de son vingt-cinquième long-métrage, et le premier tour de manivelle a lieu en août 2017 : de Niro (Sheeran), Pacino (Hoffa), Pesci (Russell Bufalino, parrain de la famille du crime du Nord-est de la Pennsylvanie), Keitel (Angelo Bruno, parrain de la famille de Philadelphie) et Bobby Cannavale (Felix DiTullio, l’un des piliers du syndicat du crime dans les années 50) viennent jouer devant la caméra de Scorsese, accompagnés d’Anna Pacquin (Peggy Sheeran, la fille du personnage incarné par de Niro) ou Sebastian Maniscalco (Joseph « Le fou » Gallo, l’un des membres de la famille Profaci). Une rumeur amusante évoque la présence de Léonardo DiCaprio en personne, qui endosserait le rôle de Robert F. Kennedy, un procureur général ayant joué un rôle important dans l’affaire Hoffa.

Pour le plus long tournage du metteur en scène à ce jour (106 jours, pour rien de moins que 300 scènes mises en boîte, un montage initial qui avoisinerait les 4 heures et un final dont la durée ne serait inférieure que d’une heure), et parce que le long-métrage nous fera voyager dans le passé des principaux protagonistes, les acteurs seront rajeunis numériquement, et joués sans doublure quel que soit leur âge.

Avec Captain Marvel qui voyait un jeune Samuel L. Jackson cavaler, et Gemini Man, où Will Smith fera face à son double rajeuni, l’année 2019 sera donc charnière pour cette technologie qui représente désormais la nouvelle marotte des studios hollywoodiens.

Retour des acteurs du Parrain – deuxième partie

Toutefois, il faut noter que le rajeunissement numérique des acteurs est une idée inscrite depuis le départ dans le projet de Scorsese. Dès 2015, Robert de Niro annonçait : « Le film se déroulera sur une longue période, ce qui implique des scènes où le héros sera rajeuni. » Et l’acteur de citer l’œuvre référente en la matière : Benjamin Button, de David Fincher (2008). L’année d’après, la référence est plutôt Rogue One, du moins est-ce celle que le producteur Gaston Pavlovich se saisit pour décrire le processus : « C’est une technologie exceptionnelle. Vous n’utilisez pas de prothèse ou de maquillage, la technologie permet de changer l’âge de l’acteur. […] On a pu filmer [Robert de Niro] sur une scène et on l’a vu revenir à ses vingt, quarante et soixante ans. […] Imaginez Le parrain – deuxième partie, c’est à peu près comme ça que vous allez le voir. »

Une façon d’évoluer entre les époques sans changer d’acteur sur laquelle s’épanche Al Pacino après le clap de fin : « Je devais jouer Jimmy Hoffa à l’âge de 39 ans. […] Quelqu’un était chargé de me donner l’âge du personnage et fonction de la scène à tourner : « Là, tu as 39 ans. » Alors, je me souvenais de ce que je faisais à l’époque, j’essayais de retrouver mon corps et mon esprit d’avant. »

En avril 2019, ce sera à l’interprète principal de s’avouer épaté par la technologie régénératrice : « Ils essaient de faire mieux que tout ce que l’on a vu avant. Ce que j’ai vu est très bien fait. » Des propos prometteurs, qui expliquent également le temps de post-production allongé nécessaire pour un rendu le plus impeccable possible.

Une exclusivité Netflix

Ce tournage monumental additionné aux desseins particulièrement ambitieux portés par The Irishman justifient alors les nombreux dépassements de budget que le film connaît depuis son lancement. En effet, il aura certainement coûté autant qu’une superproduction Marvel, avec des estimations s’élevant jusqu’à 175 millions de dollars. Cette somme n’est pas seulement colossale : ce serait également la plus importante jamais dépensée par Netflix pour un long-métrage. C’est peu dire que ce film de gangster représente un défi de taille pour la plate forme de VOD, qui a connu une déception avec le gros budget Triple Frontière (150 millions de dollars de budget).

Après une mystérieuse première vidéo et quelques images officielles, la bande-annonce vient de débarquer sur internet, promettant une odyssée au sein du gangstérisme en plus du retour des plus grands noms du cinéma des années 70-80, rajeunis de surcroît.

Bien que la date de diffusion n’ait pas été dévoilée, on peut raisonnablement attendre le nouveau long-métrage de Martin Scorsese pour le mois d’octobre prochain. En attendant, il sera présenté en avant-première au festival du film de New-York, qui aura lieu fin septembre. La déclaration de son directeur Kent Jones vend quant à elle du rêve – c’est-à-dire le film que nous attendons tous : « C’est le travail de maîtres, réalisé avec une maîtrise de l’art du cinéma que j’ai rarement vu de ma vie, et qui se joue à un niveau de subtilité et d’intimité humaine qui m’a vraiment surpris. »

The Irishman affiche
(c) Netflix