Avec Lara Jenkins, son deuxième film après Oh boy, l’Allemand Jan-Ole Gerster délivre une leçon de vie (et de piano), douloureuse, mais sans pathos, d’une maestria psychologique qui confine à la perfection.
Synopsis : Comme tous les autres matins, Lara débute sa journée par une cigarette et une tasse de thé. Aujourd’hui est un jour important : elle a 60 ans et c’est le premier concert de piano donné par son fils Viktor. Elle le soutient depuis ses débuts et se considère comme déterminante dans son succès. Mais Viktor est injoignable depuis des semaines et Lara semble ne pas être conviée à l’événement, contrairement à son ex-mari et sa nouvelle compagne. La journée va alors prendre un tour inattendu.
La leçon de piano
Critique : Sous l’influence de Woody Allen, le premier film de Jan-Ole Gerster, Oh boy, nous avait totalement emballés dans son approche lunaire et quasi dépressive de son personnage principal. Sa description arty, à l’esprit libre et indépendant de Berlin était séduisante. La photographie noir et blanc également.
Avec Lara Jenkins, l’auteur signe son deuxième long après sept ans d’absence. Il prend de la hauteur, sur un scénario qu’il n’a cette fois-ci nullement écrit, mais plutôt adapté au contexte allemand. De Woody Allen, on ne retrouvera qu’un reflet distant à Intérieurs, puisqu’ici, c’est surtout du côté de chez Bergman qu’il manifeste sa cinéphilie. Avec des relations mère-enfant qui se crispent, on pense à Sonate d’automne, référence évidente, avec cette fois-ci des relations tendues entre un fils et sa mère, et toujours le piano sur fond de déchirements tempétueux.
Le personnage éponyme de Lara Jenkins est une mère froide et destructrice dans sa façon d’aimer et d’étouffer son fils, dans son incapacité à se désinhiber et de se débarrasser de ses propres pulsions narcissiques, de ses névroses qui la rongent. Son fils, grand pianiste qui s’est mis en tête de composer, n’est jamais assez bon pour elle. Sa virtuose de mère, à l’obsession du travail et aux ambitions intarissables, le rabaisse à un talent moindre, jusqu’à quelques heures d’un concert prestigieux qui est une sorte d’apogée dans la carrière du jeune artiste.
24 heures dans la vie d’une femme
La rigueur de la réalisation de Jan-Ole Gerster est exemplaire. De par ses cadrages, la beauté de ses compositions picturales, et néanmoins de par la sobriété de sa caméra, il parvient à éviter l’austérité d’un cinéma qui aurait pu être sec, desséché, sans vie. Comme Lara, protagoniste bergmanienne, dont on va suivre une drôle de journée.
Au bord du suicide au levé du lit, elle doit affronter la solitude d’une vie d’aigreur qu’elle s’est appliquée à vivre avec la rigidité d’une fonctionnaire, à se faire détester par tous. Ses anciens collègues de travail, sa propre famille, sa mère et finalement son fils. Cette course désespérée vers son fils, pour le retrouver en ce jour de concert si signifiant, est une quête de rédemption qui paraît impossible, tant les portes se ferment autour d’elle. D’un autre âge, c’est le talent de son fils qui obsède son entourage, il n’est, d’une certaine façon que le miroir de son propre échec.
Corrina Harfouch, la révélation évidente de Lara Jenkins
L’incapacité de Lara Jenkins à vivre le bonheur, à trouver les bons mots, à ne pas trahir ses frustrations, tout cela contribue à faire de son personnage un caractère complexe, passionnant, loin d’être caricatural. On palpe ses souffrances, jauge ses blessures. On accueille favorablement l’empathie possible pour cette entité de froideur qui nous laisse sur la fin totalement sur le carreau, sonnés par l’interprétation épatante de son actrice Corrina Harfouch. Celle-ci est capable de subtilité, nous laissant investir des vertiges d’émotions cristallisées tout en ne fêlant pas la carapace, loin des artifices pompiers des actrices à Oscar des grands mélos américains.
Lara Jenkins est en soi une œuvre formidable qui ne laisse pas indifférent. Avec la complexité de jeu de Corrina Harfouch, le film est tout simplement un chef-d’œuvre.


