Inconnue en France, la franchise Fantozzi jouit en Italie d’un véritable culte. Paolo Villaggio a créé avec ce personnage pitoyable un mythe, révélateur fantasque d’une société cruelle.
Synopsis: Fantozzi est un employé de bureau basique et stoïque. Il est en proie à un monde de difficultés qu’il ne surmonte jamais malgré tous ses efforts. Villagio interprète ces épisodes, basés sur des histoires de son propre livre, d’une manière que beaucoup comparent à Buster Keaton. Avec une production à petit budget, ce film était néanmoins extrêmement populaire en Italie.
Critique : Presque inconnu en France, Fantozzi est un personnage très populaire en Italie : créé et interprété par Paolo Villaggio, d’abord protagoniste de sketches, puis de nouvelles rassemblées en un livre (1971) qui est devenu un best-seller, il a débarqué au cinéma en 1975, et jusqu’en 1999, a été l’objet d’une véritable saga de dix films. Tamasa propose le premier d’entre eux, et c’est avec une curiosité intense qu’on entre dans cet univers original bien que visiblement inspiré par beaucoup, et notamment Buster Keaton et Jacques Tati.
Fantozzi, personnage culte méconnu des Français
Fantozzi est un employé pusillanime et servile dans une immense entreprise. Déférent, toujours prêt à s’excuser, il est aussi un gaffeur malchanceux. Au long des onze histoires qui composent le film comme autant de courts-métrages indépendants, on fait connaissance avec ses collègues tous très typés (le bellâtre, l’allumeuse, les vieux qui jouent à la bataille navale, le chef autoritaire), mais aussi avec sa femme et sa fille tellement laides qu’il a du mal à les regarder ou les embrasser. Ce petit monde s’agite à la manière de pantins dépourvus de psychologie, automates mus par des besoins primaires (séduire, survivre, lutter) qui les aliènent. Souvent grinçante, la satire de l’entreprise où le travail passe après la nécessité de complaire aux supérieurs va très loin : le scénario pousse le bouchon jusqu’à l’absurde (voir la fin aussi inattendue que réjouissante) et illustre à merveille la servitude volontaire décrite par Étienne de La Boétie. On ne rit pas souvent à ce spectacle pitoyable, et parfois ce rire s’étrangle devant des séquences très dures, par exemple quand les dirigeants se moquent cruellement de la fille de Fantozzi au physique et à la voix improbables. En revanche on sourit fréquemment, surtout quand l’inventivité dépasse les chutes lassantes du protagoniste : ainsi du restaurant japonais présenté comme une insupportable dictature, ou de la partie de tennis dans un brouillard épais.
Le personnage lui-même, éternelle victime des hommes comme des objets, ressortit au burlesque : imperturbable dans les situations les plus ahurissantes, il tombe toujours et toujours se relève, à la manière d’un Buster Keaton. Pratiquement indestructible, il semble fait de caoutchouc tant son corps martyrisé subit d’avanies : il est gelé, ses doigts sont coincés dans une porte, il arrive en morceaux après une descente en ski, etc. En revanche le serveur maladroit provient directement de Tati et Blake Edwards. Mais le film ajoute un humour diversifié : comique de mots, appuyé par la voix off, de situation, absurde, et même, hélas plus rarement, comique purement cinématographique (la chute hors champ entre les deux lits, les tennismen gelés, l’écharpe raide). On est souvent proche du film d’animation, quand un nuage dessiné suit la voiture de Fantozzi par exemple. Nourri par autant de références, le film garde une cohérence certaine, malgré le découpage en saynètes.
Regard sardonique et misanthrope sur la société italienne
On l’a vu, Fantozzi porte un regard particulièrement misogyne : la femme et la fille du personnage sont gratinées, caricaturales jusqu’au malaise. Mais au fond c’est plutôt de misanthropie qu’il faudrait parler : les hommes ne sont en effet pas épargnés : bêtes, asservis, faux, prêts à tout, ils n’existent que par des circonstances qui leur sont imposées. Victimes pathétiques, ils sont le reflet d’une humanité incapable de se détacher d’un présent aliénant et d’intérêts immédiats. À tous les étages, et symboliquement les dirigeants sont au sommet de l’immeuble, c’est la même lie : les chefs cupides, les employés serviles, personne n’échappe à un jeu de massacre impitoyable. Même Jésus renonce à faire un miracle …
Le film est très inégal, et le réalisateur, Luciano Salce, semble à ce point fasciné par des situations ahurissantes et des acteurs en roue libre qu’il se contente bien souvent d’enregistrer le spectacle plutôt que de l’organiser. Par ailleurs, le comique de répétition ne fonctionne que rarement (les innombrables chutes du héros laissent de marbre). Néanmoins, Fantozzi reste un objet étrange, original et finalement très noir. On aimerait maintenant connaître la suite de cette saga pour en mesurer l’ampleur ; pour s’en faire une idée, on peut se diriger vers Netflix qui propose Fantozzi toujours à la peine (1983).

