Le documentaire de Hassen Ferhani, 143 rue du désert, prend son temps pour dresser le portrait fascinant d’une femme dont la sagesse et la force de caractère inspirent le respect.
Synopsis : En plein désert algérien, dans son relais, une femme écrit son histoire. Elle accueille, pour une cigarette, un café ou des œufs, des routiers, des êtres en errance et des rêves..Elle s’appelle Malika
Critique : Après avoir exploré les coulisses des abattoirs algériens avec Dans ma tête un rond-point (2015), Hassen Ferhani plante son décor au cœur du Sahara, un lieu bien moins isolé qu’on ne l’imagine. Le premier plan découvrant une route envahie d’une cohorte de véhicules sur la route Nationale Une (la Transsaharienne), qui mène de Tamanrasset à l’extrême Sud, à Alger à l’extrême nord, en est la preuve.
143 rue du désert, un titre de poésie
C’est dans cet endroit de pierres et de sable qu’une femme déjà âgée a décidé d’ouvrir sa buvette pour accueillir routiers et voyageurs. C’est la reine Malika qui trône au milieu de son royaume. Tout le monde la connaît et la respecte. Dans cette mer de pierrailles, elle est un repère, une oreille toujours prête à l’écoute, une sorte de confessionnal. Les récits des routiers se font souvent répétitifs. Pourtant, Malika ne manifeste que rarement ce que lui inspire les propos des uns et des autres. Tout juste laisse t-elle filtrer quelque désapprobation face à cette jeune motarde venue d’Europe à l’allure trop masculine à son goût, ou cet imam obsédé de principes religieux.
Pourtant, dans cet espace restreint au confort spartiate et aux murs lépreux se propage, entre réel et fiction, une douceur poétique aux multiples couleurs. Hassen Ferhani a ce don de savoir capter au plus près la vérité des êtres et l’on comprend facilement ce qui a pu inciter le jury du Festival de Locarno, en 2019, à lui accorder le prix du meilleur réalisateur émergent. Discrètement mais sûrement, la caméra de 143 rue du désert s’attarde sur les conversations, scrute le corps lourd et fatigué de la maîtresse des lieux que l’arrivée inopinée d’une troupe de musiciens ragaillardit ou que le jeu de cache-cache inattendu avec un camionneur facétieux ramène à l’espièglerie de l’enfance. De Malika, nous ne savons pas grand-chose. Quelques confidences, jetées ici et là, dévoilent un passé douloureux d’exil et de solitude, sur lequel elle entend bien ne pas s’apitoyer.
Malika, nous ne t’oublierons pas
Le récit de 143 rue du désert se fait soudain plus onirique. Entre authenticité et mélancolie, voilà que l’on flotte dans un univers où le temps semble s’être arrêté. Mais le rêve est de courte durée. Non loin de là, la construction d’une station-service doublée d’une cafeteria fait peser une sérieuse menace sur le havre de démocratie préservée de Malika. Elle n’en a cure. Armée de son courage et de sa détermination, elle balaie d’un revers de main nonchalant cette surenchère commerciale mondialement galopante et retourne se bercer de sérénité, bien calée entre sa chienne et son chat.
Pour nous spectateurs, le temps est venu de quitter cette parenthèse enchantée et de regagner notre civilisation d’agitation et de consommation. Mais Malika, nous ne t’oublierons pas.
Critique de Claudine Levanneur

