Eli Roth : l’interview sexe et sang
On peut traiter Eli Roth d’opportuniste ou d’arrogant, mais en tout cas on ne pourra pas reprocher au jeune cinéaste du très controversé Hostel d’être franc et jusqu’au-boutiste. L’ambitieux réalisateur qui touche le pactole pour la deuxième fois après Cabin Fever sait ce qu’il veut tout en étant conscient qu’il pourrait aller très loin. A l’instar de Sam Raimi ou Peter Jackson, qui ont tous deux réalisé des petites productions gore avant de finir maîtres du box-office mondial avec des films comme Spider-Man ou Le seigneur des anneaux, Roth a compris que la voie du sang était le chemin des “saigneurs”.
Aussi, sans détour ni hypocrisie, il offre aux spectateurs masculins, ceux qui font le succès de la plupart des blockbusters américains, ce qu’ils veulent voir : des nichons et du sang ! A table chers lecteurs, c’est Eli Roth qui régale, mais attention, c’est vous qui allez déguster…
Comment en êtes-vous arrivé à réaliser des films d’horreur ?
Il m’a fallu pas mal de temps pour pouvoir réaliser Cabin Fever. J’ai fini d’écrire le script en 1995 puis, pendant six ans, j’en ai bavé pour récolter l’argent pour passer à la réalisation. C’est un bébé que j’ai enfanté dans la douleur. Après il a fallu sortir le film, et grâce à sa diffusion dans de nombreux festivals autour du monde, dont celui de Gérardmer, il a acquis une bonne réputation qui lui a permis de connaître une sortie mondiale en salles, puis en DVD. Il n’y avait pas de studio derrière pour nous épauler, c’est fou de faire un film aujourd’hui dans ces conditions. On ne sait jamais si on pourra aller jusqu’au bout de l’entreprise. Si bien, qu’après cette expérience, je me suis dit : plus jamais ça ! Finalement Cabin Fever a été un triomphe incroyable avec plus de cent millions de dollars de bénéfices alors que son budget initial s’élevait à un million. C’est dingue ! Ça a été le début de la grande aventure. Après cela, les grands studios m’ont ouvert leurs portes, mais pour me proposer des scripts épouvantables, façon suite à deux balles ou remakes. Je ne voulais pas tomber dans ce piège-là. Et surtout je ne voulais plus me retrouver avec un budget étriqué comme celui de Cabin Fever. J’ai finalement rencontré Quentin Tarantino, qui avait bien apprécié mon premier long. Il m’a demandé ce que je comptais faire, et je lui ai dit : pas de remake merdeux, pas de suite… Je lui ai alors soumis l’idée barge de Hostel qu’il a tout de suite approuvée. Ton projet est complètement dément et malade, tu dois le faire, voilà ce qu’il m’a dit. Il faut dire qu’on partage les mêmes références. On a le même goût pour le cinéma extrême en provenance d’Asie, comme celui de Takashi Miike. J’avais en tête un film dans la lignée de Sympathy for Mr Vengeance ou Audition, un cinéma violent et viscéral. Le genre de truc qui ne plaît pas forcément à tout le monde, où tout est possible… Quentin m’a filé quatre millions de dollars pour aller tourner en Europe.
Takashi Miike, qui a un caméo dans votre deuxième film, réalise effectivement des longs métrages assez sauvages. Vous-même dans Hostel, vous placez la barre haut dans la violence graphique, mais vous la conjuguez à une bonne dose d’humour. Était-ce pour mieux faire passer la pilule auprès de la censure ?
Non, vous savez, il y a eu pas mal de changements aux USA ces dernières années. La commission de classification a beaucoup évolué sur la question de la violence. On est en guerre ! Les news diffusent des images difficiles, la société elle-même est plus violente que jamais et le cinéma n’est que le reflet de toutes ces dérives. Les gars qui classent les films représentent des groupes de parents dont les enfants se sont habitués à la violence. Je suis allé les voir et je leur ai dit : Ecoutez, il y a le nom de Tarantino au générique, il y a mon nom… Vous croyez que les parents vont laisser leur gamin aller voir un film pareil.

© Next Entertainment
Je leur ai dit qu’il fallait qu’ils comprennent que le film s’adressait à un public mature qui est conscient de ce qu’il allait voir, en l’occurrence des scènes de tortures gore, et que sans ses scènes le film allait perdre de son impact et se planterait probablement. Ils l’ont parfaitement compris. Et puis pour eux, du moment qu’on ne mélange pas les scènes de sexe et celles de torture… C’est pour cela que toutes les séquences libidineuses de Hostel ont bien été dissociées des scènes horrifiques.
C’est vrai que votre film est chaud ! C’en est même étonnant pour un film américain.
Oui, on y va fort, mais aux USA les actrices ne veulent pas se dénuder. C’est entre autres pour cela que nous sommes allés tourner chez vous. Aux USA, les actrices ont peur de se retrouver étiquetéed comme cela a été le cas pour Shannon Elizabeth, vous savez l’actrice d’American pie qui dévoile sa poitrine. Il y a eu des milliers de captures d’écran de cette scène qui ont circulé sur le net, et Shannon s’est retrouvé épinglée sur les murs des chambres de milliers d’ados.
Hostel, c’est un film sur l’exploitation qui rend nos sociétés insatiables
Aujourd’hui, nos actrices refusent toutes la nudité. En gros, leur argument c’est : “Reese Witherspoon a refusé de se déshabiller, donc je refuse” !!! Les gens ont un gros problème avec le sexe aux USA, c’est culturel. Expliciter une séquence chaude, c’est encourir le risque d’être classé NC-17, c’est-à-dire voir son film obtenir une interdiction aux moins de dix-sept ans même accompagnés d’un adulte, et là plus aucun cinéma ne veut projeter votre film. C’est du suicide commercial. Walmart, qui contrôle les plus grands centres commerciaux, a une politique claire à ce sujet ! Ils refusent catégoriquement qu’on projette un tel film dans leurs murs. En gros, il n’y a que les cinémas d’art et d’essai qui peuvent se permettre de diffuser des productions plus osées comme Y tu mamá también, mais quand votre film a coûté plusieurs millions de dollars, on ne peut pas le rentabiliser dans un circuit aussi limité. Vous n’avez donc pas fait de coupes… Rien du tout ! Et c’est paradoxalement ce qui a rendu le studio nerveux !
Mais comment allaient-ils faire pour sortir un DVD unrated [non censuré, ndlr] ?
La version salle correspond à mon director’s cut. La MPAA a tout laissé passer.
Vous avez des limites dans ce que vous souhaitez montrer ?
Je n’ai pas cherché à battre des records dans l’hémoglobine. Mon but n’était vraiment pas de réaliser le film le plus violent de l’histoire ! Je n’ai pas cherché à faire un nouveau Cannibal Holocaust ou un nouveau Guinea pig.
Pourquoi ne pas avoir réalisé un film d’horreur au premier degré, avec moins d’humour. Personnellement j’ai moins accroché à vos gags.
Mais c’est votre opinion. Ce que je voulais, c’était montrer un groupe de jeunes Américains qui s’éclatent en Europe. Je ne voulais pas que le spectateur s’endorme dans son fauteuil. C’est une descente en horreur progressive. Je voulais que le public sente le moment où l’éclate s’arrête ! Je souhaitais qu’il bascule dans l’horreur en même temps que les protagonistes. Ces derniers doivent payer le prix de leurs excès. Ils en voulaient toujours plus : plus de filles, plus de débauche, alors qu’ils auraient pu s’arrêter avant !
En fait, Hostel, c’est un film sur l’exploitation qui rend nos sociétés insatiables. Ces mecs auraient pu se contenter de femmes américaines, mais non, il fallait qu’ils aillent plus loin. Ils baisent ensuite des Hollandaises, mais ils ne s’en contentent pas. Alors ils couchent avec des Slovaques… Mais à la fin, alors qu’on les a vus au début se moquer de putes exposées dans les vitrines d’Amsterdam, ils se retrouvent dans cette position. Ils deviennent à leur tour des putes dans des vitrines et vont servir de défouloir à des hommes riches et blasés qui, un peu comme eux initialement, veulent aller toujours plus loin…
D’où vous est venue l’idée tordue de ce film ?
C’est en discutant avec Harry Knowles, le webmaster d’Aintitcoolnews, des choses les plus éprouvantes qu’on avait pu voir sur le net… Harry m’a mentionné un site proposant à ceux qui en payaient le prix d’aller en Thaïlande et de brûler la cervelle d’un gars. Le type avait préalablement donné son accord et l’argent de son crime allait nourrir sa famille pendant cinq ans ! Pour en savoir plus, le site exigeait un numéro de carte de crédit. C’était peut-être une arnaque, mais on n’a pas pris le risque de faire buter un pauvre mec. En tout cas, ce que je retiens de tout cela, c’est qu’il existe des hommes totalement blasés pour qui l’argent, le sexe ou la dope n’ont plus le moindre effet et qui ont besoin d’atteindre un niveau plus élevé d’excitation par le meurtre.
Propos recueillis par Frédéric Mignard le 28 janvier 2006 à Gérardmer, à l’occasion de la sélection officielle de Hostel.