Réalisateur, scénariste, producteur, monteur et acteur français, Abel Gance est né en 1889 à Paris et peut être considéré comme un des pionniers du cinéma français, et plus largement mondial. Le jeune homme, qui a passé son enfance chez ses grands-parents à Commentry dans l’Allier, revient à Paris pour y effectuer des études de droit. Toutefois, il est davantage attiré par le monde du théâtre et débute une carrière d’acteur en jouant aussi bien à Paris qu’à Bruxelles.
Un acteur de théâtre féru de cinéma
Parallèlement, il publie un recueil de poèmes et commence aussi à s’intéresser à un art naissant, le cinématographe. Il se fait notamment engager dès 1909 comme figurant sur plusieurs productions, afin de tâter le terrain. L’année suivante, il interprète le rôle de Molière dans le film éponyme de Léonce Perret d’une durée de vingt minutes. On notera d’ailleurs qu’il fut également le scénariste du film et que ses scripts commencent aussi à être tournés par d’autres. On pense notamment à L’auberge rouge (Camille de Morlhon, 1910) et La mort du duc d’Enghien (Albert Capellani, 1912). Toutefois, des amis lui suggèrent de réaliser lui-même ses propres scénarii.
Dès lors, il tourne un nombre conséquent de courts et longs métrages dont La digue (1911), Le nègre blanc (1912), La pierre philosophe (1912), La fleur des ruines (1915). Souhaitant explorer de nouvelles voies pour raconter des histoires, Abel Gance commence véritablement à expérimenter à partir de son court métrage La folie du Docteur Tube (1915) qui ne rencontre pas le succès escompté, mais qui le place en tête des expérimentateurs du septième art naissant. Durant la Première Guerre mondiale, il est mis à contribution par l’Etat qui lui commande des œuvres de propagande efficaces comme L’héroïsme de Paddy (1915) et surtout La zone de la mort (1917). Parallèlement, il réalise également un film à épisodes intitulé Barberousse (1917) qui rencontre un joli succès en salles.
Le temps des chefs d’œuvre muets
Dès cette époque troublée, Abel Gance signe des films majeurs comme Mater Dolorosa (1917), mais aussi La dixième symphonie (1918) et J’accuse (1919), magnifique plaidoyer contre la guerre dont il signera un remake parlant magnifique. Toutefois, l’artiste n’entend pas se limiter à des œuvres de circonstance et veut marquer son temps. Il met ainsi un temps fou à boucler son nouveau métrage La roue (1923), chef d’œuvre absolu qui redéfinit la notion de durée au cinéma puisqu’il est long de sept heures.

© 1923 Films Abel Gance. Tous droits réservés.
Les critiques de l’époque sont enthousiastes, même si certains reprochent déjà au réalisateur son emphase qui peut tutoyer la grandiloquence. S’ensuit le projet totalement fou de son Napoléon (1927) qui dure également plus de sept heures et qui est riche de nombreuses innovations techniques et artistiques. Le long métrage est aujourd’hui unanimement considéré comme son chef d’œuvre, scindé en deux parties (une première de 3h51min et une seconde de 3h27min). Le bijou sera ensuite sonorisé par Abel Gance en 1934 – une version peu convaincante – et modifié au montage en 1971 avec l’ajout d’une voix off.
Des années 30 plus contrastées
Après de tels coups de génie, Abel Gance passe au parlant avec La fin du monde (1931) dont il interprète lui-même le rôle principal. Cette fois, le grand public ne suit pas et le réalisateur se retrouve rapidement ruiné. Dès lors, Abel Gance est contraint de tourner des œuvres moins personnelles ou de capitaliser sur son brillant passé. Ainsi, il tourne un nouveau Mater Dolorosa (1932) en espérant retrouver le même succès que la première version de 1917, puis il sonorise son chef d’œuvre pour créer Napoléon Bonaparte (1935) et enfin il refait J’accuse (1938) afin d’alerter le monde contre les dangers de la guerre.

© 1936 Général Productions / Affiche : René Péron. Tous droits réservés.
Finalement, parmi ses œuvres les plus marquantes des années 30, on compte surtout Lucrèce Borgia (1935) avec la grande Edwige Feuillère ou encore Un grand amour de Beethoven (1936), mené par le génial Harry Baur dans la peau du compositeur sourd. Parmi ses films plus personnels, il faudrait encore citer Paradis perdu (1939) avec Micheline Presle et Fernand Gravey.
Toutefois, le cinéma d’Abel Gance semble de plus en plus se conformer aux attentes des producteurs, perdant peu à peu sa farouche volonté d’innovation. La période de l’Occupation ne lui est guère favorable puisqu’il ne tourne que deux longs métrages très commerciaux : le drame Vénus aveugle (1941) et le film de cape et d’épée Le capitaine Fracasse (1943), toujours avec Fernand Gravey. On notera que le premier est désormais considéré comme un sommet de kitsch, alors que le second jouit d’une réputation un peu plus louable.
A l’épreuve du régime de Vichy
Il faut dire que la période est complexe pour lui qui est inscrit sur la liste juive, alors qu’il se déclare converti au catholicisme. Ses rapports avec le régime de Vichy furent ambigus. Sa situation personnelle est tellement intenable qu’il choisit de s’exiler en Espagne, alors sous le joug de Franco durant l’été 1943. Là-bas, il ne parvient à monter aucun de ses projets cinématographiques et continue à s’endetter dangereusement.

© 1940 Consortium du Film. Tous droits réservés.
Ruiné à nouveau, Abel Gance parvient à revenir en France en 1945, mais ses rapports complexes avec Vichy et son exil en Espagne franquiste vont le mettre encore une fois sur la liste des gens que l’on évite de fréquenter. A partir de 1947, le cinéaste monte de toute pièce un nouveau projet auquel il va consacrer cinq années de sa vie pour que le tout échoue à se concrétiser. Finalement, par le biais des coproductions, il arrive à réaliser La Tour de Nesles (1955), son premier long métrage depuis douze ans. Cette adaptation d’Alexandre Dumas réunit tout de même plus de deux millions de spectateurs dans les salles. L’année suivante, il réunit plusieurs courts métrages dans un programme unique intitulé Magirama (1956), puis passe à la mise en scène de théâtre.
Les derniers sursauts des années 50-60

© 1960 Compagnie Internationale de Productions Cinématographiques (CIPRA) – Lyre Films – Galatea Film – Michael Arthur Films – Dubrava Film / Affiche : Jean Mascii (affichiste) – Publicité Jacques Fourastié (agence). Tous droits réservés.
En fait, il prépare déjà un nouveau film de grande ampleur, toujours lié à Napoléon. Il s’agit d’Austerlitz (1960) où il octroie le rôle de l’empereur à Pierre Mondy. Si la séquence de la fameuse bataille est magistrale, le reste croule quelque peu sous le poids de la naphtaline. Le métrage réunit tout de même 3,4 millions de spectateurs, se classant dixième au box-office annuel français. Pour son retour, Abel Gance signe un assez médiocre Cyrano et d’Artagnan (1964), dont les dialogues en alexandrins sonnent particulièrement faux. Cette fois, l’échec commercial est sans appel pour ce film d’un autre temps avec seulement 651 213 égarés.
Désormais, Abel Gance ne travaille plus qu’avec la télévision, avant de reprendre une énième fois son Napoléon pour en donner un nouveau montage intitulé Napoléon et la révolution (1971).
Au début de l’année 1981, il reçoit un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière et le vieux monsieur décède au mois de novembre de la même année, à l’âge émérite de 92 ans. Même si sa carrière parlante fut globalement moins convaincante que la période muette, Abel Gance n’en demeure pas moins l’un des géants du septième art par ses impressionnantes expérimentations des années 1910-20, son ambition folle et sa croyance en un cinéma qui serait un art total, détaché des contingences commerciales. Rien que pour tout cela, chapeau bas l’artiste !