Austère et sans concessions, Une grande fille confirme l’exigence d’un réalisateur talentueux, mais peine à distiller une véritable émotion de par un style froid et distancié.
Austère et sans concessions, Une grande fille confirme l’exigence d’un réalisateur talentueux, mais peine à distiller une véritable émotion de par un style froid et distancié.
Synopsis : 1945. La Seconde Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.
Critique : C’est le second long métrage de Kantemir Balagov, qui avait obtenu le prix FIPRESCI pour Tesnota, une vie à l’étroit (Un Certain Regard 2017). Le film peignait avec acuité les névroses de la société russe en décrivant la décomposition d’un microcosme familial à la suite d’un drame. Disciple d’Alexandre Sokourov, le jeune cinéaste adoptait un style austère et sans concessions que l’on retrouve dans ce deuxième opus. Loin de l’académisme de certaines reconstitutions historiques, Balagov nous plonge dans le Leningrad de l’après-guerre.
Meurtrie par le conflit mondial, la ville tente de se reconstruire. C’est aussi le cas des deux personnages féminins, le drame individuel rejoignant la tragédie collective. Iya et Masha ont souffert pendant la guerre, mais ne sont pas pour autant à l’abri des vicissitudes en ces premiers temps de paix : au manque d’argent et au rationnement répondent la frustration affective et le sentiment d’être aliénées dans une société patriarcale qui les exploite et ne leur laisse que peu de marge de manœuvre.

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Entre ces deux-là vont se nouer des relations étranges, entre amitié toxique et attirance amoureuse, complicité et manipulation. Librement inspiré du livre « La guerre n’a pas un visage de femme » de Svetlana Alesievitch, lauréate du prix Nobel, le scénario d’Une grande fille aurait pu être un mélodrame romanesque ou un film à thèse sur la condition féminine, tant il regorge d’éléments dramaturgique inhérents à ces genres. Pêle-mêle, il y est question d’infanticide, d’avortement, de marchandage affectif, d’euthanasie clandestine, de chantage, de trahison. Kantemir Balagov préfère opter pour un traitement sobre et épuré, avec une économie de dialogues, des plans fixes ou des ellipses qui tiennent à distance le spectateur.
Formaliste assumé, Balagov compose un habile jeu de couleurs, bien aidé par sa chef opérateur Ksenia Sereda : « Ce film sur l’immédiat après-guerre est plein de couleurs chatoyantes car, selon les journaux intimes de ceux qui vivaient à l’époque, malgré les épreuves du quotidien, ils étaient confrontés à des couleurs vives. C’est pourquoi ce conflit entre les couleurs et l’âpreté de leur condition traverse le film », a déclaré le cinéaste dans le dossier de presse.

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Les deux actrices, encore en formation d’art dramatique, sont éblouissantes : souhaitons à Viktoria Miroshnichenko et Vasilisa Pereleyna la belle carrière qu’elles méritent. Pour autant, l’œuvre n’échappe pas à une certaine sécheresse qui pourra rebuter maints spectateurs. Ce n’est pas tant l’absence d’émotion qui gêne mais le sentiment d’assister un bel exercice de style dans lequel le réalisateur se complaît à jouer dans la cour des grands.
La mise en scène est certes brillante mais on est loin de la perfection des cinémas d’un Bresson ou d’un Tarkovski, auxquels fait songer l’art de Balagov. Et sur des thématiques proches, des films aussi divers que Le Mariage de Maria Braun de Fassbinder, Persona de Bergman ou Trois femmes d’Altman resteront davantage dans la mémoire des cinéphiles. En dépit de ces réserves, Une grande fille est un métrage ambitieux qu’il convient de soutenir.
Critique : Gérard Crespo

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