Sauvages, premier film tourné par James Ivory dans sa patrie d’origine, est une parodie des écrits de F. Scott Fitzgerald qui manque de subtilité. Sa volonté de faire passer un message en alourdit sérieusement le contenu. Osé, mais inabouti.
Synopsis : Un clan de primitifs vivant dans la forêt, masqués, nus et couverts de boue découvre une riche demeure abandonnée. Lentement, la tribu se civilise et finit par reconstituer une cellule sociale type : la prêtresse se fait hôtesse, le guerrier, capitaliste, le vieux sage, l’ambassadeur. Au cours d’une soirée mondaine on discute, on fornique. La situation ne tarde pas, d’ailleurs, à se dégrader… La tribu retombe dans son état barbare…
Critique : Durant toutes les années 60, le cinéaste américain James Ivory tourne exclusivement en Inde des longs-métrages généralement produits par son associé et amant Ismail Merchant et écrits par leur amie Ruth Prawer Jhabvala. Pourtant, au début des années 70, Ivory décide de retourner aux Etats-Unis et de signer une œuvre radicalement différente de tout ce qui a précédé. Certes, il reste produit par Merchant, mais il adapte cette fois à l’écran une histoire délirante signée George W.S. Trow et Michael O’Donoghue.
Il s’agissait pour les auteurs de reprendre un procédé utilisé par Luis Bunuel dans L’ange exterminateur (1964) en l’inversant. Cette fois-ci, ce ne sont pas des bourgeois qui finissent par se comporter comme des barbares, mais bien plutôt des sauvages qui tentent d’établir les bases de la civilisation, avant de retrouver leur état naturel. Le but était également de parodier les écrits de F. Scott Fitzgerald et sa description attentive des mœurs des Américains sudistes.
A ces références littéraires et culturelles déjà chargées, James Ivory ajoute une touche d’ironie quand il choisit de filmer la tribu primitive sous forme de film muet. Il revient ainsi à la fois à l’enfance du cinéma, en même temps qu’aux temps premiers de l’humanité. Ce sont d’ailleurs ces séquences assez hallucinantes de la première demi-heure qui captent le plus l’attention. Le cinéaste ose ainsi une confrontation originale entre une tribu primitive que l’on croirait originaire de Papouasie et un décor de vieille demeure coloniale sudiste. Il en résulte des images en noir et blanc assez étonnantes et qui placent le long-métrage dans la catégorie Objet Filmique Non Identifié.
Malheureusement, le réalisateur nous convie ensuite à suivre le même groupe de personnages dans un contexte plus civilisé où tout devient ritualisé. Il singe ici les œuvres très apprêtées de Fitzgerald et également d’Edith Wharton. On peut également y voir des références implicites à l’œuvre de Jane Austen dans cette description d’une civilisation marquée par une hypocrisie de façade. Toutefois, pour parvenir à passionner le spectateur, il aurait fallu prendre le temps de caractériser chaque personnage, au lieu d’en faire le symbole d’un caractère social. Ivory n’arrive ainsi jamais à sortir de son procédé intellectualisé pour raconter une histoire. Il observe tel un entomologiste ses protagonistes qui nous restent ainsi terriblement étrangers.
Les sous-intrigues ne mènent finalement nulle part et n’ont qu’un seul but : démontrer que la civilisation dite avancée n’est qu’une extension lisse et propre des penchants naturels de l’humanité. Le but de chaque être n’est-il pas de protéger son territoire et sa petite communauté, s’assurer de pouvoir manger à sa faim et de pouvoir se reproduire. Ainsi, le cinéaste nous ramène à notre essence la plus naturelle possible, notamment lors d’un final qui voit toute forme de civilisation s’effondrer.
Si le propos est assurément intelligent et intéressant, le cinéaste échoue en partie à nous le transmettre. Il ne parvient pas à sortir d’une rhétorique démonstrative qui empêche toute forme de poésie de s’immiscer. Il livre ainsi une œuvre foncièrement originale, mais aussi terriblement longue, fastidieuse et pour tout dire, ennuyeuse. Finalement, on a surtout le sentiment de voir une excellente idée de court-métrage étendue de manière artificielle en long.
Bien entendu, on ne condamne en rien cette tentative de réaliser une œuvre folle et en totale liberté, et on peut même comprendre qu’elle fasse l’objet d’un culte auprès de certains spectateurs. Pour autant, ses défauts ne doivent pas être ignorés. Par la suite, James Ivory succombera encore à son inclination pour l’intellectualisation froide et distante. Toutefois, il trouvera un moyen d’exprimer des sentiments profonds à travers des œuvres plus matures et maîtrisées comme les formidables Chambre avec vue (1985), Maurice (1987), Retour à Howards End (1992) et Les vestiges du jour (1993).
Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 1972, le film a fait parler de lui, en bien comme en mal, ce qui lui a permis de faire une apparition-éclair dans les salles françaises au mois de juin 1973 sous le titre Sauvages. Depuis, il a systématiquement été exploité en vidéo sous son titre original de Savages.
Critique de Virgile Dumez

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