Premier film de Nelicia Low, En garde ausculte une relation fraternelle ambiguë qui fascine par son esthétique travaillée et la qualité de son interprétation. A découvrir.
Synopsis : À Taipei, Zijie, un adolescent timide, cherche à se connecter aux autres à travers la pratique de l’escrime. Lorsque son frère aîné Zihan, talentueux escrimeur, est libéré de prison, Zijie tient à renouer avec lui malgré l’opposition de leur mère. Ce thriller psychologique explore les liens fraternels troubles et la part d’ombre qui les relie.
La révélation d’une ancienne escrimeuse devenue cinéaste
Critique : Ancienne escrimeuse ayant intégré l’équipe nationale singapourienne aux Jeux Olympiques de 2010, Nelicia Low a parallèlement à cette carrière sportive poursuivi des études en cinéma. Si elle a réalisé plusieurs courts métrages depuis 2013, elle a commencé la rédaction du scénario de ce qui allait devenir En garde (2024) dès 2014, alors qu’elle s’est installée à Taïwan. Effectivement, la future réalisatrice a été profondément choquée par l’attaque du métro de Taipei de 2014 qui a fait quatre victimes et d’innombrables blessés. Par la suite, le frère du meurtrier n’a eu de cesse de défendre son frangin auprès des tribunaux et des médias.

© 2024 Harine Films, Potocol / Photographie : Outplay Films. Tous droits réservés.
C’est donc ce lien fraternel au-delà de la monstruosité des faits qui a interrogé la cinéaste, sachant qu’elle-même est concernée par une relation complexe avec son frère autiste. Durant une dizaine d’années, elle a complété son récit, introduisant des éléments plus personnels en situant l’intrigue dans le milieu de l’escrime. Grâce à la qualité de son scénario, la cinéaste novice est parvenue à obtenir des financements de la part de sociétés taïwanaises, singapouriennes et même polonaises.
Neuf mois d’entrainement à l’escrime pour les comédiens
Au niveau du choix des comédiens, elle a opté pour des acteurs qui ont déjà eu un parcours sportif. Ainsi, elle a choisi Tsao Yu-ning, un ancien joueur professionnel de baseball. Celui-ci va s’entrainer durant neuf mois à l’escrime pour être crédible lors des scènes de duel. Même régime pour le jeune Liu Hsiu-fu, d’apparence plus fragile, qui se soumet à cette discipline avec beaucoup de rigueur. Toutefois, ce dernier ne perd pas son apparente fragilité puisqu’il doit ici incarner un garçon timide qui découvre progressivement son homosexualité.
Enfin, pour interpréter le rôle de la mère des deux frères, Nelicia Low a pu compter sur le talent de la comédienne Ding Ning, en activité depuis la fin des années 80 et appréciée chez nous dans le film Face à la nuit (Wi-ding Ho, 2018).
En garde joue à fond sur l’ambiguïté entre culpabilité et innocence
Débutant par une séquence de flashback à la lisière du surréalisme par son atmosphère vaporeuse du plus bel effet, En garde pose son postulat dès le départ en conservant toutefois une part d’ambiguïté. Un grand frère semble sauver son cadet de la noyade, mais la réaction hostile de la mère envers l’ainé laisse planer un doute sur les intentions réelles de ce dernier.
Puis, le métrage nous transporte des années plus tard et l’on comprend que l’ainé est désormais en prison à cause d’un accident qui serait arrivé lors d’un combat d’escrime où son adversaire serait mort sous ses coups. D’un côté, le grand frère clame son innocence, tandis que sa mère estime qu’elle a engendré un psychopathe qu’elle doit éloigner à tout prix de son fragile cadet.
Une première œuvre qui vaut pour sa description d’une relation fraternelle complexe
Pour le plus jeune des frangins, l’absence de père renforce le lien noué avec son ainé. Par-delà les avertissements de sa mère, il choisit donc de renouer avec ce frère mystérieux lors de sa sortie de prison. Dès lors, Nelicia Low peint le portrait d’une relation fraternelle ambiguë, marquée par beaucoup de souffrances des deux côtés. Ainsi, le cadet nommé Zijie peut enfin se confier à quelqu’un sur son homosexualité encore largement refoulée au cœur d’une société asiatique peu ouverte sur cette question – d’autant plus dans le milieu sportif. Pour l’ainé nommé Zihan, il s’agit de reconquérir la confiance de ses proches, tous persuadés de sa culpabilité et de son déséquilibre mental dans un pays peu enclin au pardon.

© 2024 Harine Films, Potocol / Photographie : Outplay Films. Tous droits réservés.
Marqué par des séquences parfois touchantes, mais aussi anxiogènes lorsque la véritable nature sombre de l’ainé transparaît, En garde propose une description passionnante des relations complexes entre frères. Toutefois, la réalisatrice semble moins inspirée lorsqu’elle s’applique à caractériser les personnages secondaires, tous bienveillants et brossés à gros traits. De même, la petite romance naissante entre Zijie et un de ses camarades d’escrime peut apparaître comme un brin naïve, même si cet aspect romantique se révèle tout de même touchant.
“Duel au soleil avec toi”
Finalement, c’est véritablement la relation complexe entre les deux frères et leur mère qui passionne dans ce premier long métrage profitant également d’un soin maniaque sur le plan esthétique. Réalisé avec un soin maniaque dans ses cadrages, avec le soutien d’une superbe photographie et d’une musique séduisante, En garde propose également des séquences de combats au sabre efficaces et surtout très crédibles. Bien entendu, la métaphore du duel apparaît comme assez évidente, mais elle est utilisée de manière pertinente.
Enfin, le drame fraternel prend en toute fin la dimension d’un thriller lors d’une séquence choc totalement inattendue – et que nous ne révélerons pas. D’une grande violence – mais heureusement confinée au hors champ – cette fin vient rebattre les cartes d’une intrigue décidément placée sous le sceau de l’ambiguïté, ce qui est renforcé par une ultime scène reprenant la séquence inaugurale. , Là encore sa signification demeure assez obscure et donc forcément enthousiasmante.
Parfaitement maîtrisé dans sa gestion de la tension, En garde ne cesse donc d’intriguer, par-delà ses inévitables défauts de premier film. En outre, il propose deux personnages passionnants dont les souffrances psychologiques ne peuvent que nous toucher. Présenté avec succès au Festival tchèque de Karlovy Vary en 2024, En garde y a obtenu un juste Prix de la meilleure réalisation. Par la suite, il a également été vu en France au Festival de La Roche-sur-Yon 2024 où il s’est vu attribuer le Grand Prix du jury et le Prix Trajectoires pour Nelicia Low.
Un film de festival sorti discrètement en salles
Sorti dans les salles françaises par le petit distributeur Outplay à partir du 31 décembre 2025, En garde n’a guère suscité l’intérêt du public, malgré son passage en avant-première par le festival LGBTQIA+ Chéries-Chéris de Paris 2025. Avec seulement 1 986 pour sa semaine d’investiture, le petit film n’a guère performé et il a terminé sa courte carrière en seulement trois semaines et 2 056 entrées. Il méritait pourtant davantage d’égards de la part des cinéphiles par ses qualités esthétiques et la puissance de son conflit psychologique.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 31 décembre 2025
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Nelicia Low, Liu Hsiu-fu, Tsao Yu-ning, Ding Ning
Mots clés
Cinéma singapourien, Cinéma taïwanais, LGBTQIA+, Films sur le sport, Les relations entre frères au cinéma, Les tueries de masse au cinéma