Récit initiatique, Enzo de Laurent Cantet et Robin Campillo offre un constat social et politique très pertinent, tout en s’appuyant sur des jeunes comédiens formidables. A découvrir !
Synopsis : Enzo, 16 ans, est apprenti maçon à La Ciotat. Pressé par son père qui le voyait faire des études supérieures, le jeune homme cherche à échapper au cadre confortable mais étouffant de la villa familiale. C’est sur les chantiers, au contact de Vlad, un collègue ukrainien, qu’Enzo va entrevoir un nouvel horizon.
Passage de témoin entre Laurent Cantet et Robin Campillo
Critique : Enzo (2025) est présenté lors de son générique comme étant un film de Laurent Cantet, réalisé par Robin Campillo. Effectivement, l’initiative du projet revient bel et bien au cinéaste Laurent Cantet (Palme d’or 2008 pour Entre les murs) qui a écrit un traitement sur un adolescent en rupture sociale avec sa famille plutôt favorisée et qui choisit de devenir maçon, au grand désespoir de ses parents. Ce synopsis est également retravaillé par le scénariste Gilles Marchand, puis le film est mis sur les rails lorsque Laurent Cantet apprend qu’il est atteint d’un cancer.

© 2025 Les Films de Pierre. Tous droits réservés.
Dès lors, pour convaincre les assurances, il a fallu engager Robin Campillo, vieux collaborateur du cinéaste qui a aussi une expérience de réalisateur (avec le césarisé 120 battements par minute en 2017) pour l’accompagner dans son travail. Ainsi, le choix des lieux de tournage entre La Ciotat et Toulon, ainsi que le casting des non professionnels, dont les jeunes Eloy Pohu et Maksym Slivinskyi ont bien été effectués par Laurent Cantet.
Enzo, du cinéma social à la belle pertinence
Malheureusement, la maladie a progressé plus vite que prévu et le pire est arrivé le 25 avril 2024 avec le décès du célèbre réalisateur. Malgré le deuil de toute l’équipe, le projet a été donc remis en selle par Robin Campillo qui est resté seul à la barre du long métrage. Le but était donc pour le cinéaste de s’effacer pour réaliser le film d’un autre, une belle preuve d’amitié et de complicité jamais démentie avec le temps.
Dans Enzo, on retrouve donc toute la dimension sociale typique du cinéma de Laurent Cantet, ajouté à la sensualité habituelle chez Robin Campillo. Au lieu de diminuer l’impact du film, l’association des deux artistes par-delà la mort a donné une œuvre plus dense et complexe, mêlant deux approches qui n’ont finalement rien d’antagoniste. Dès les premiers plans qui suivent un jeune apprenti dans son travail sur un chantier, le spectateur reconnaît le parfum des films de Laurent Cantet qui s’est toujours intéressé à la fois au monde du travail (Ressources humaines) et à la jeunesse (Entre les murs et L’Atelier). Puis, l’arrivée du jeune homme au domicile familial offre un contraste saisissant et étonnant : la maison en question est une superbe villa avec piscine et vue imprenable sur la mer.
Un fossé social béant
Le spectateur comprend alors que ce jeune homme appartient à une catégorie sociale aisée, mais qu’il effectue un CAP de maçonnerie, au grand désespoir de son père, professeur d’université et, dans une moindre mesure de sa mère ingénieure. Alors qu’Enzo ne paraît avoir aucune autre ambition que la maçonnerie, son frère ainé est quant à lui admis au lycée Henri IV de Paris, perpétuant ainsi la réussite familiale. Le contraste est donc impressionnant.
Rapidement, Enzo démontre de manière habile le fossé existant entre une catégorie de population aisée (qui vit en vase-clos, symboliquement au-dessus des autres par l’emplacement sur les cimes de la luxueuse villa) et la population laborieuse qui doit vivre de ses mains et qui s’entasse dans des appartements de fortune (situés en contrebas). Enzo est donc le seul personnage qui va constamment faire la navette entre ces deux mondes. Si le cocon familial se veut bienveillant et protecteur, il y étouffe littéralement. En rupture notamment avec son père (très juste Pierfrancesco Favino), l’adolescent préfère la compagnie des ouvriers du bâtiment.
La guerre oubliée, aux portes de l’Europe
Là, il fait la connaissance de deux migrants ukrainiens qui vont aussi le renseigner sur les horreurs de la guerre se déroulant face à l’envahisseur russe. Enzo prend ainsi des atours politiques en signifiant qu’une guerre se déroule aux portes de l’Europe, mais que les gens continuent à vivre en France comme si tout était normal, comme retranchés dans une forteresse de luxe, loin des tumultes du monde.

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Outre ces thématiques sociales et politiques très prégnantes, Enzo développe également un récit d’apprentissage qui a le grand mérite de ne jamais tomber dans l’attendu. Adolescent en recherche de lui-même, le jeune homme paraît avoir une sexualité que l’on qualifierait aujourd’hui de « fluide ». Il peut aussi bien être séduit par une jeune fille que tomber amoureux de son collègue de chantier, interprété par le très charismatique Maksym Slivinskyi. Toutefois, Robin Campillo ne cède pas à la dramatisation, évitant d’évoquer un éventuel détournement de mineurs qui n’est de toute façon pas son sujet.
Enzo, un bel objet cinématographique
Lors de la très belle scène finale où l’on a le sentiment que l’adolescent est rentré dans le rang et que sa famille est parvenue à le récupérer, un seul coup de fil vient tout remettre en perspective. Adossé à un mur qui le sépare de ses proches, Enzo peut enfin être lui-même et évoquer librement ses sentiments.
Sublimé par de superbes images solaires signées Jeanne Lapoirie, des paysages magnifiquement accidentés de la région PACA et une sensualité de chaque instant, Enzo est donc non seulement un beau récit initiatique, mais aussi et surtout un brillant constat social qui en fait une œuvre majeure. Le tout incarné avec force et panache par des comédiens tous formidables.
Box-office français d’Enzo
Présenté avec succès à la Quinzaine des Cinéastes du Festival de Cannes 2025, Enzo a reçu des critiques élogieuses totalement méritées. Le drame adolescent a ensuite été distribué par Ad Vitam dans une combinaison raisonnable de 200 salles d’art et essai. Le métrage séduit le public dès sa semaine inaugurale avec une huitième place au box-office national et 58 438 convives. Avec un parc augmenté de 55 salles, Enzo perd fort peu d’entrées en deuxième tournée (-15 %) et ravit 49 545 sudistes de plus (total de 107 983).
Visiblement conquis, les cinéphiles continuent à faire la fête au film qui passe cette fois à une large combinaison de 358 écrans pour une baisse modérée de 30 % (34 483 tickets, total de 142 466), ce qui est aidé par la Fête du cinéma qui intervient entre fin juin et début juillet. Par la suite, le long métrage va être présent sur les écrans durant tout l’été, réalisant finalement 180 319 entrées. Un beau succès d’art et essai qui a permis à Ad Vitam d’éditer le film à la fois en DVD et en blu-ray dès le mois d’octobre 2025.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 18 juin 2025
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© 2025 Les Films de Pierre / Affiche : Benjamin Seznec pour Troïka. Tous droits réservés.
Biographies +
Laurent Cantet, Robin Campillo, Pierfrancesco Favino, Elodie Bouchez, Eloy Pohu, Maksym Slivinskyi
Mots clés
Cinéma français, Cinéma franco-italien, L’adolescence au cinéma, La famille au cinéma, LGBTQIA+, Récit initiatique, Festival de Cannes 2025