Attention événement. L’une des franchises les plus importantes du cinéma japonais débarque enfin en France. Proposée en coffret, Tora-San est une chronique réjouissante dont on découvre enfin les cinq premiers volets…
Synopsis : Cinq films autour du personnage de Torajirô Tora-San, éternel vagabond qui revient régulièrement au sein de sa famille, en quête d’amour, mais dont les maladresses l’expose au rejet dans un Japon en pleine transformation.
Le film : C’est dur d’être un homme, alias Otoko wa Tsurai yo en version originale, est inspirée d’une série télévisée nippone, programmée à la fin des années 60. L’on ignorait alors que la série accoucherait de 48 longs métrages entre 1969 et 1995, c’est-à-dire juste un an avant la mort de l’acteur principal, Kiyoshi Atsumi. Un film hommage sortira en 1997, puis, en 2019, un ultime opus anniversaire, deviendra le 50e épisode de la franchise la plus longue de l’histoire du cinéma.
Cette chronique sociale d’un Japon des petits est bâtie autour d’une personnalité à la marge du Japon moderne d’après-guerre, nation en pleine reconstruction qui travaillait jusqu’à l’aliénation. Tora-San, outsider sans attache mais attachant, souvent comparé à Charlot, de par son caractère maladroit de loser et d’asocial, va donner son nom aux rares occurrences du personnage en France.
Rares, car le phénomène de société japonais est totalement ignoré des Français, qui n’ont nullement eu l’occasion d’en entendre parler. Tora-San relève d’une histoire antérieure à l’internet et à celle de la mondialisation de l’information. C’est à peine si le premier long a été distribué en France. Le distributeur indépendant français Alive tente de donner un nom et un visage au anti-héros à un moment qui correspond à la sortie japonaise du 48e film. Tora-San paraît clandestinement dans les salles françaises, le 17 mai 1995, dans une combinaison réduite de trois écrans parisiens, puis connaît une tournée provinciale assez misérable, il est vrai. En France, 2 661 spectateurs goûtent au privilège de cette chronique familiale à la sérialité assumée. Pas suffisant pour élaborer une notoriété.

Kiyoshi Atsumi dans La Nostalgie, 5e film de la franchise Tora San © 1970 Shochiku CO., LTD. Tous droits réservés.
En arrivant si tard en France, la franchise Otoko wa Tsurai yo peut effrayer les novices qui redoutent l’herméticité inhérente au fossé des cultures. Pourtant, Tora-San se savoure comme une œuvre universelle aux thématiques profuses qui dépassent les seules obsessions japonaises : la marginalité, l’asocialité, la difficulté de s’insérer dans une société dont on se sent différent, avec ses rouages et impératifs (le travail, la famille à fonder…). Le regard asymétrique que se portent Tora-San et la société reflètent l’apprentissage de bien des spectateurs dans leurs illusions, leurs déceptions, notamment dans la quête de l’être à aimer. Il y a également l’amertume face à l’abandon familial, en l’occurrence le personnage de la mère, mystère qu’il essaie de résoudre dans le cocasse second épisode (Maman chérie), où la déception sera de mise face à l’identité harpie de celle qui l’a fatalement abandonnée.
Si l’origine télévisuelle du projet peut laisser craindre une paresse à l’écran, on est vite rassuré, esthétiquement, c’est du cinéma. La puissance artistique de Yoji Yamada confère à ses réalisations un caractère cinégénique certain que les restaurations mettent brillamment en avant. Le cinéaste a été un choix de raison pour le studio Shochiku qui a voulu redonner naissance en salle au personnage de Tora-San. On rappellera qu’à l’issue de son apparition à la télé lors d’une série, il meurt en toute fin. Le public, furieux de son funeste destin, avait réclamé justice, sa renaissance. Et Yamada parvient à le ressusciter sur le grand écran avec les talents d’un portraitiste d’un quotidien humble et donc miraculeux, dans des cadres intimes ou banales (la pêche à l’anguille qui devient tout un tableau) qui nécessitent du talent pour ne pas susciter le sentiment de répétition, alors que le scénario est réellement cyclique. Ce n’est pas pour rien que Yamada se chargera de 46 des 48 épisodes. Effectivement, Les numéros 3 et 4, initialement non pensés par les producteurs, sont mis en boîte par d’autres cinéastes devant l’indisponibilité de Yoji Yamada. Cet ancien disciple d’Ozu, dont la carrière deviendra étroitement lié à Tora-San, revient avec le cinquième volet, avec l’objectif de poser une conclusion douce-amère à la franchise. L’épisode, toujours ancré dans la comédie, bénéficie d’une tonalité mélancolique, plus sombre, et met en scène une défaite personnelle du personnage principal qui lui confère une connotation plus dramatique, voire pathétique dans la répétition de ses sempiternels ratages personnels.

Kiyoshi Atsumi dans Le millionnaire, 4e film de la franchise Tora San © 1970 Shochiku CO., LTD. Tous droits réservés.
Ce cinquième opus, intitulé La nostalgie, se pose comme l’un meilleurs des cinq premiers épisodes, et peut servir de point d’arrêt pour les cinéphiles français, tous présents dans un coffret blu-ray français parfaitement homogène et édité en 2026 par Roboto. Au Japon, l’accueil fut forcément impressionnant. L’abandon de la saga fut perçu comme un message négatif à envoyer au peuple des quartiers, ces ouvriers et artisans qui avaient bien du mal à coexister avec la modernité des années 70, mais aussi à tous ceux qui se sentaient déracinés loin des traditions et en rupture avec leurs propres familles.
Cet exercice éclatant incitera les producteurs à ritualiser les sorties des futures jalons de la saga. Le 6e épisode sera un nouveau départ pour cette franchise à peine vieille de deux années. La structure reprendra peu ou prou des canons narratifs appréciés : le retour de Tora-San au sein de sa famille dans l’éternel quartier de Shibamata, la rencontre avec une femme qui pourrait devenir sa bien-aimée, mais qui va être source de déception amoureuse, le départ inévitable de Tora-San l’itinérant qui préfère s’éclipser avec dignité face à l’humiliation. On trouvera intéressant de voir son évolution vers plus de bienveillance alors qu’il est présenté comme un insupportable opportuniste dans le premier épisode.

Coffret Tora-San (1969-1970), édité par Roboto Films.
Test blu-ray du coffret Tora-San 1969-1970
En 2026, le cinéma asiatique est particulièrement à la mode dans le monde. A l’instar des éditeurs français Spectrum, Le Chat qui Fume et Carlotta, Roboto s’évertue à rendre accessible, aux spectateurs hexagonaux des perles du cinéma nippon. En s’attaquant au mythe Tora-San, avec un coffret savoureux des cinq premiers longs, il parvient à une avancée inédite dans la représentation de la diversité du cinéma japonais. Jusqu’à présent, Otoko wa Tsurai était resté totalement inédit en vidéo, en France, alors que Yoji Yamada était redevenu populaire à l’étranger, avec sa trilogie du samouraï dans les années 2000, des nominations et un prix honorifique à Berlin, un passage aux Oscar, et quelques sorties en salle et vidéo en France.
Il fallait que pareille bévue soit corrigée. Tora-San est désormais disponible sous les meilleures auspices en haute-définition. Il comprend les films suivants:
- Tora-san #1 : C’est dur d’être un homme
- Tora-san #2 : Maman chérie
- Tora-san #3 : Le grand amour
- Tora-san #4 : Le millionnaire
- Tora-san #5 : La nostalgie
Packaging & suppléments : 4 / 5
Pour donner du sens et de l’épaisseur au phénomène Tora-San, Roboto a collaboré avec un expert de la franchise, Claude Leblanc. dans un coffret riche en suppléments mais jamais trop longs et toujours pertinents. Yoji Yamada, désormais âgé de plus de 90 ans et heureux que l’Occident puisse enfin découvrir son œuvre, intervient avec bonne humeur, comme pour nous souhaiter une bonne projection face à une comédie drôle chez lui, mais qui ne pourrait pas avoir la même portée humoristique à l’Ouest. Au gré des suppléments (interview du cinéaste, présentation du quartier hors du temps de Shibamata, découverte du culte local autour de Tora-San, via la découverte du musée et d’une conférence de fans annuelle), l’initiation au phénomène est culturelle, sociologique et historique. Pour des spectateurs qui partent de zéro, c’est une approche qui n’est jamais trop lourde et indispensable pour mieux cerner ces cinq films.
- Message de Yoji Yamada (1min)
- Interview exclusive de Yoji Yamada (23 min)
- Visite guidée de Shibamata (7 min)
- Immersion au Tora-San summit 2025
- Visite du musée Tora-San (3 min)
- Bandes-annonces
Outre les bonus audiovisuels, on soulignera l’effort du packaging, avec un coffret digipack solide et bien agencé dont l’esthétique pop nippone et burlesque ne représente pas forcément la réalité des cinq films. Il s’accompagne de cartes postales et d’un copieux livret de 48 pages, agrémenté d’un essai de Claude Leblanc qui approfondit l’immersion dans cette chronique familiale hors norme. Attention, il s’agit d’un vrai collector.
L’image du blu-ray : 4.5/ 5
Les copies sont belles, lumineuses, d’un contraste doux et naturel. La restauration est épatante.
Le son du blu-ray : 4 / 5
Evidemment, point de doublage. Tora-San se découvre en version originale sous-titrée en français. Le format Mono de l’époque accouche d’un DTS-HD Master Audio 2.0, forcément frontal, mais suffisamment réhaussé pour satisfaire les attentes contemporaines. Les dialogues sont cristallins.

Coffret Tora San (1969-1970), édité par Roboto Films (2026). © 1969 Shochiku CO., LTD. Tous droits réservés. © 1970 Shochiku CO., LTD. Tous droits réservés.
Mots clés
Cinéma japonais, Roboto Films, Tokyo au cinéma, Les films de 1969