Classé parmi les premières œuvres importantes de Cecil B. De Mille, Forfaiture souffre sans doute d’une idéologie surannée propre à l’époque, mais n’en demeure pas moins un drame efficace, porté par une réalisation assez novatrice.
Synopsis : Une femme vénale détourne 10.000 $, destinés à une œuvre de charité. Elle fait alors appel à un négociant en ivoire birman pour remplacer l’argent volé…
Critique : Réalisateur de nombreux films depuis ses débuts en 1914, Cecil B. DeMille ne s’est pas encore vraiment distingué de ses pairs lorsqu’il entame le tournage de cette première version de Forfaiture, un scénario original d’Hector Turnbull et de Jeanie Macpherson, d’après le livre du premier. Jusqu’alors, il ne fait pas vraiment preuve d’originalité sur le plan formel et livre des œuvres de qualité, mais qui s’inscrivent encore dans une certaine tradition du théâtre filmé.

© 1915 Paramount Pictures.
Avec Forfaiture, Cecil B. DeMille se révèle enfin un créateur inspiré puisqu’il multiplie ici les différentes valeurs de plans pour souligner le drame qui se joue. Là où il utilisait traditionnellement des plans moyens, il commence à multiplier les gros plans sur les visages des personnages, ce qui était peu fréquent à cette époque. De même, en collaboration avec son chef opérateur Alvin Wyckoff, il met au point des effets de clair-obscur qui révolutionnent l’éclairage cinématographique encore balbutiant. Cet effet novateur permet d’accentuer la puissance de certaines séquences, dont la fameuse scène du marquage au fer rouge de l’héroïne symbolisant à merveille son viol.
Si le métrage est plutôt révolutionnaire dans son approche formelle – pour l’époque du moins – on ne peut pas en dire autant de la thématique générale, quant à elle bien démodée. Connu pour ses prises de position plutôt réactionnaires, Cecil B. DeMille s’engouffre ici dans un propos à la fois puissamment misogyne et également raciste. Nous sommes ainsi invités à suivre les exactions d’une femme du monde particulièrement vénale (magnifique Fannie Ward, apparemment dans un rôle proche de son vrai caractère) dont la moindre action déclenche des catastrophes à répétition. Sorte d’ancêtre de la femme fatale des films noirs des années 40, elle peut clairement se définir comme une tentatrice précipitant les hommes dans un tourbillon dramatique.
Mais ce personnage n’est pas le seul à en prendre pour son grade puisque l’Asiatique joué par Sessue Hayakawa (futur colonel Saito dans Le Pont de la rivière Kwai de David Lean en 1957) est décrit comme un être retors qui manipule les autres dans le but d’obtenir ce qu’il souhaite. L’auteur se fait donc l’écho du fameux « péril jaune » qui angoissait fortement l’Occident dans les années 10. D’ailleurs, l’extrême dureté du film vis-à-vis de ce personnage a été très mal vue au Japon et, lors de la ressortie du film en 1918, les producteurs ont transformé ce personnage en birman. Il se trouve que l’unique copie ayant survécu date de cette époque, ce qui explique l’insistance des cartons sur l’origine birmane du personnage.
Alors que le scénario laisse tout d’abord envisager une condamnation morale du personnage féminin, c’est in fine l’Asiatique qui se retrouve au ban de la bonne société américaine lors d’une scène finale à la limite du lynchage. Difficile d’y voir du second degré tant le long-métrage insiste de manière évidente sur le caractère dangereux de ce protagoniste si étranger aux mœurs américaines. Le spectateur contemporain aura sans doute du mal à accepter ces conventions dépassées, mais cela n’entrave pas totalement le plaisir ressenti durant la découverte de cette perle rare échappée de la toute première période de la riche carrière d’un cinéaste majeur, bien que contesté.
Critique de Virgile Dumez

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