Note des lecteurs

A l’occasion de la tournée française de Sting, dont Antoine Elie s’occupera des premières parties et à un mois de la réédition de son premier album, retour sur l’interview réalisée en février 2019 quand Antoine sortait du silence pour être le grand que l’on connaît aujourd’hui.

Les Parisiens pourront voir Antoine Elie sur la scène de Paris Bercy, avant Sting, le 18 octobre prochain.

Deux rendez-vous ratés. Report d’interview d’un côté, alors qu’Antoine Elie est en pleine promo et croule sous le boulot, puis, annulation de dernière minute, de mon côté cette fois-ci, pour raison similaire. Pourtant, ce n’est pas l’envie de parler de « son âme de sauvage » qui me retenait… La rencontre musicale avec Antoine est celle d’un véritable coup de cœur autour d’un EP, confirmé par sa première scène parisienne, où il dévoilait déjà l’essentiel de son premier album, Le roi du silence. Un autre coup de cœur, coup de sang, coup de bol, aussi. Parfois on peut aussi passer à côté de ce qui semble avoir été écrit pour ses états d’âme. Pas un mot dans ses paroles tortueuses qui n’agitent pas cette passion pour la musique qui écorche et les mots qui gravent.

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Antoine Elie déchaîne les mots dans un flow bien à lui, une sobriété encanaillée dans les effluves de bistouille. Un grand artiste est né en quelques morceaux déjà adulés pour leur grandeur décadente par un public forcément acquis. Le poète noctambule a tenu toutefois à répondre à mes questions par mail. C’est forcément un bonheur épistolaire. Le style y est, même dans ses réponses, le bonhomme est grand ; et moi, tout petit, forcément, je le remercie d’avoir pris le temps de se prêter au jeu, malgré, parallèlement, la sortie de l’album qui le menait à réduire un peu plus ses nuits pour une promotion hardcore… Place aux mots…

Frédéric Mignard : Ton premier EP, forcément éponyme, est sorti il a un an. A l’époque sur la pochette, tu ne dévoilais pas ton visage, mais l’accent était mis sur tes mains. Pourquoi ce choix ?

Antoine Elie : Le choix était essentiellement esthétique. Nous avions sélectionné, avec le Label, plusieurs photos pouvant remplir ce rôle. J’n’éprouve pas personnellement une grande passion pour ma tronche et quand j’ai appris que Stéphane Espinosa (le patron de Polydor) avait eu un flash sur cette photo, il a suffi de faire part de mon engouement à l’idée de l’utiliser ici. Après coup, je trouve intéressant que les gens me découvrent par mes textes et ma voix avant d’y mettre un visage…

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Frédéric Mignard : Avec des morceaux comme L’amas de chair ou Aie, qui comptent, à mon goût parmi les meilleurs morceaux français de 2018, et qui, sans vraie promo, comptent déjà plusieurs centaines de milliers de vues sur Youtube , comment as-tu envisager l’écriture de l’album ? Tu n’as pas eu peur d’avoir frappé trop fort avec des premiers morceaux si puissants ? Ce n’est jamais simple pour un artiste de se surpasser si tôt…

Alors déjà merci beaucoup ! Je suis flatté… En réalité, ces deux morceaux sont sortis dans une saillie qui comprenait déjà pas mal de titres de l’album. D’autres titres étaient écrits depuis un moment. Avec mes réalisateurs et co-compositeurs Luke et Swing, on a passé une grande période à expérimenter, à produire des dizaines et des dizaines de morceaux au goût et à la qualité variable dans l’idée de se faire kiffer surtout entre nous. Quand on se sent fort avec un titre, on le rajoute au stock à envoyer à notre éditeur et directeur artistique Jean-Christophe Bourgeois, qui nous permet d’avoir une oreille impartiale et aiguisée pour les mettre à l’épreuve. Ensuite, on envoie les survivants à Stéphane Espinosa pour ouvrir une ultime discussion pour articuler tout ça autour d’un discours global cohérent…

Tu as dû faire des choix pour cet album ; tu as notamment écarté quelques morceaux valeureux, comme Soirées parisiennes ou Toi qui m’écoutes, deux très grands titres. Pourquoi cette mise à l’écart ? Volonté de valoriser l’EP ? Ou étaient-ce des morceaux trop douloureux, trop sombres, voire redondants avec la thématique d’autodestruction avec laquelle tu aimes bien flirter ?

S’il n’y avait eu que moi, aucun morceau de l’Ep ne serait sur l’album. Je trépignais de partager le plus de nouveautés possibles avec les oreilles et les cœurs disponibles pour les recevoir. J’ai été convaincu d’y placer « l’amas d’chair » et « aïe » par le fait que ces deux chansons sont passées en radio. Si un auditeur achète l’album en espérant les y retrouver, c’est pas cool pour lui…

A travers ton flow, ta voix unique et ton phrasé volontairement scandé et haché, tu t’amuses à mettre en scène un personnage. As-tu construit cet alter-ego poético-alcolo à travers l’album ou au contraire chaque morceau du Roi du Silence, qui sort ce vendredi, met en scène une personnalité borderline qui est la tienne à la tombée de la nuit ?

Quand je me pose derrière ma page blanche, parfois avec une instrumentale en boucle derrière ou avec ma guitare, je n’ai aucune idée d’où je vais aller. Je laisse l’harmonie du morceau me bercer jusqu’à c’que le cerveau s’y noie et j’essaie de me brûler le cœur avec des notes, des mots… Je cherche un mal qui fait du bien, qui libère. Parfois je laisse sortir ce que je suis, ce que je ressens et que j’ai besoin de m’entendre dire. Et quand je me relis, j’ai l’impression que c’est quelqu’un d’autre, à l’intérieur, qui a parlé. Parfois je parle à la première personne en pensant à quelqu’un comme pour « le bad » ou « nuit tranquille » et je change de peau. Et quand je me relis, j’ai l’impression d’avoir parlé de moi…

Antoine… Ton album nourrit un goût pour les errances nocturnes, entre bars et clubs, et soirées parisiennes… Toi provincial qui a fait des allers-retours entre province – tu viens de Rouen – , et Paname…, tu t’es finalement fait à la vie parisienne ou te sens-tu encore en marge de ce microcosme ? On ressent systématiquement un désir pour la ville et un goût tempétueux pour la solitude… A l’aube d’une célébrité qui pourrait bien te tomber dessus, après la bonne réception de cet album et les médias qui te font du pied, n’as-tu pas peur de te brûler les ailes ?

J’tiens à préciser de Rouen que je n’ai fait qu’y naître. C’est une ville que je connais assez peu. J’ai beaucoup erré à Lillebonne et ses alentours quand j’étais gamin puis ado, et au Havre en jeune adulte. Il y a sept ans, je suis venu m’installer dans la chambre d’infirmière de ma copine de l’époque, dans l’hôpital Necker à Montparnasse. Depuis, je suis plutôt banlieusard. Mes sorties nocturnes ont tendance à finir après les premiers transports extra-muros matinaux.

La vie parisienne de jour, c’est pas mon truc. Y’a de l’anxiété dans l’air, la fourmilière s’affole, j’deviens fou… La nuit, par contre, c’est fascinant.

La ville est belle quand elle dort, avec ses lumières, ses canaux, ses ombres… Et on y croise des gens blessés, fiers ou à-vif, avec qui on peut passer des moments intenses, violents pour le corps et l’âme mais qui marquent à jamais la façon dont on perçoit l’Autre, le Monde et sa propre existence…

Donc j’me suis fait à une forme de vie parisienne, en marge… Pour la suite, j’ai toujours volé trop près du soleil, c’est mon karma… Pas de raison d’avoir peur, c’est que de l’humain et de la musique. Je me sens assez serein sur ce qui m’attend, quoi que ce soit…

As-tu dû faire des concessions commerciales ? Certains titres comme Où aller ou La boîte sont de vrais hymnes dance qui donnent envie de bouger ! Ils sont d’une efficacité redoutable et ont tout du tube imparable. Chapeau.

Merci beaucoup ! Dans un travail d’équipe, il y a toujours des concessions. Au niveau artistique déjà. Quand on fait de la musique à plusieurs, il faut savoir prendre sa place, laisser sa place à l’autre, et danser avec les goûts et pulsions de chacun pour trouver le point d’harmonie. Ensuite, il faut savoir séduire les oreilles des co-équipiers dans l’aventure. Pour qu’un album sonne comme celui-là, il faut que chaque personne de la grande équipe impliquée dans le processus soit convaincue. J’ai eu la chance de travailler avec des bons dans tous les domaines.

Deux morceaux s’orientent en revanche vers une musique française plus consensuelle et dévoilent un aspect plus romantique de ta personnalité… Je pense à Nous liés et surtout La Rose et l’armure, ton dernier single qui marche bien sur les plateformes de streaming, alors que le clip, très bien réalisé, ne sera proposé que vendredi. Ce titre a tout du carton radio… Mais perso, je n’en suis pas très fan. Je n’y retrouve pas forcément l’ampleur d’écriture du magnifique Roi du silence, qui clôt l’album. Cela m’impose la question suivante, maintenant que tu es écouté, quand tu t’assois pour écrire, penses-tu avant tout à la réception potentielle du public ou au contraire, continues-tu à écrire avant tout pour toi dans un élan cathartique ?

C’est marrant que tu tiques sur celles-là ! La rose et l’armure et Nous liés ont été écrites il y a quelques années, ce sont les plus vieilles de l’album. J’étais très porté sur la chanson à l’ancienne, guitare-voix. Elles me suivent encore parce que je sens quelque-chose y résonner quand je les chante, entre moi et le public. Il y a quelque-chose qui parle dans ces chansons et qui n’est pas qu’à moi.

J’ai eu un déclic, un jour, à l’appel de Jean Christophe Bourgeois dont je parlais plus haut. J’avais posté une reprise du rappeur SCH en ligne qui marchait assez bien par rapport aux autres et il m’a dit : « Antoine, ce style te va bien, t’écoutes du rap tout le temps, pourquoi tu n’essaies pas d’écrire des choses comme ça ». Bon, évidemment, c’était beaucoup mieux dit mais j’n’ai pas sa verve ! Juste après avoir raccroché, j’ai écrit Je réponds pas. J’ai l’impression d’avoir réalisé ce qui me plaisait dans le rap à ce moment-là et d’essayer de l’adapter à ce que je fais, depuis. Il y a une liberté dans l’écriture, une volonté de chercher à égratigner avec les mots qui me transcende plus, en ce moment.

Pour la réception du public, je suis curieux ! Je sens que quelque chose passe entre lui et moi,

 Pour la réception du public, je suis curieux ! Je sens que quelque chose passe entre lui et moi, sur scène ou par le biais des réseaux, et j’ai pas encore mis exactement le doigt dessus. J’ai hâte de continuer à produire, changer, grandir et voir ce qu’il en est.

 « Roi du silence », pour quelqu’un qui manipule aussi bien les mots… C’est un peu ironique. Tu peux nous expliquer ce titre éponyme qui clôt magistralement l’album ?

Il y a quelque chose des mots qui m’échappe, justement. Ils me fascinent mais je suis à eux plus qu’ils ne sont à moi… Ils ont une force, une énergie, une âme. C’est pour ça que je n’aime pas trop les explications de texte. Ils résonnent différemment en fonction de l’écoute et de celui qui les reçois. Pour la musique, c’est pareil finalement. Le seul moment où je suis vraiment maître de ce que j’envoie, c’est dans mes silences. C’est pour ça que l’album porte ce nom.

J’ai grandi esclave de ce que mes mots renvoyaient aux autres…

Le titre éponyme parle de ça. Du fait que j’ai grandi esclave de ce que mes mots renvoyaient aux autres et que je me sentais incapable d’être compris, que ça soit avec ou sans eux…

Maintenant que ta carrière est lancée, sur ce premier album si abouti, où honnêtement les morceaux de bravoure sont nombreux, y-a-t-il des sons qui te ressemblent plus que d’autres ou que tu affectionnes particulièrement ? En gros, c’est quoi ton titre préféré ?

J’saurais pas dire… ça change tout le temps… En ce moment, je dirais que Psylo me parle bien. Elle parle d’où je suis en ce moment et j’ai hâte de l’adapter sur scène.

Frédéric Mignard

Album à streamer ici

Remerciements à Antoine Elie, Nina Veyrier & Polydor

Label : Polydor Album : Le roi du silence Sortie (physique, digital et streaming) : le 15 février 2019